Entretien avec Agnès Pallini-Martin, présidente de l’APE (Esabac)

Agnès Pallini-Martin, professeur d’histoire-géographie en Esabac au lycée Bellevue du Mans, est présidente de l’APE, l’association des professeurs d’Esabac

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Jonathan Gaquère (JG) : Vous enseignez en section Esabac. Pouvez-vous tout d’abord nous expliquer ce qu’est l’Esabac (date de création, nombre de lycées) ?

Agnès Pallini-Martin (APM) : Esabac est l’acronyme d’ « Esame di Stato » et de « Baccalauréat ». Il s’agit d’un dispositif bilingue sur trois ans comprenant des épreuves spécifiques intégrées à l’examen de fin de cycle secondaire italien ou au Baccalauréat français et conduisant à la double délivrance du diplôme italien d’Esame di Stato et du Baccalauréat français. Ce diplôme est préparé dans les lycées à section binationale français / italien « Esabac ». Les élèves qui l’obtiennent peuvent accéder à l’enseignement supérieur français et à l’enseignement supérieur italien. Créé par l’Accord italo-français du 24 février 2009 selon un modèle fonctionnant déjà entre la France et l’Allemagne (Abibac), la France et l’Espagne (Bachibac), l’Esabac est entré en vigueur en septembre 2010, en France et en Italie.

JG : Comment s’organise l’enseignement en Esabac ?

APM : En seconde générale et technologique, les élèves de section Esabac suivent des enseignements spécifiques de langue et littérature (4 heures hebdomadaires) et d’histoire-géographie (3 heures). Ces enseignements, assurés en langue italienne, remplacent les enseignements de LV1 et d’histoire-géographie de droit commun. Les programmes d’histoire et de langue et littérature sont fixés conjointement par la France et l’Italie. Celui de géographie est conforme au programme national en vigueur.

A partir de la première et en terminale, ce sont 8 heures hebdomadaires, 4 heures en histoire-géographie, dispensé en langue italienne et 4 heures également en langue et littérature italiennes, celui-ci remplace l’enseignement en LV1. Depuis 2016, l’Esabac existe dans le cycle terminal de la voie technologique en série STMG uniquement. L’enseignement de management des organisations se fait en langue italienne pour une durée de deux heures trente en classe de première et de trois heures en classe terminale. L’enseignement spécifique de langue, culture et communication est d’une durée de quatre heures hebdomadaires. Les programmes de langue, culture et communication sont fixés conjointement par la France et l’Italie.

JG : C’est intéressant ! Il n’y a pas de section Abibac en STMG. Pourquoi avoir développé des sections en filière STMG ? Quel bilan en tirez-vous après trois ans ?

APM : Les collègues soulignent avant tout le caractère grandement valorisant de cette formation pour nos élèves d’Esabac.  Une des raisons de la création de cette section est celle d’une ouverture plus grande des classes STMG aux langues vivantes en vue du post-bac ainsi qu’une revalorisation générale de ces classes qui souvent avaient le sentiment d’être délaissées car on ne leur offrait pas d’option valorisante (en dehors de celles spécifiques à la STMG).

Après trois ans, le bilan est positif pour les élèves. Il s’agit de petits effectifs qui ont le temps d’approfondir l’étude de la langue et la culture italienne. Tous les élèves ne sont pas motivés autant qu’ils le devraient mais ils restent insérés dans un groupe dynamique ce qui les encourage à s’investir. En effet, ces élèves se sont vraiment épanouis et font ensuite une excellente scolarité en STMG dans toutes les matières. 

Reste maintenant à les amener à participer à des échanges scolaires car ce sont des classes qui refusent encore, pour leur grande majorité, d’accueillir des correspondants ou de se rendre chez eux. Je tiens à remercier Mme Rosset et M. Dalibert enseignants en Esabac en section STMG.

JG : De manière générale, pourriez-vous nous présenter l’Esabac en chiffres ?

APM : En France, 60 lycées préparent les élèves à l’Esabac auxquels on ajoute 4 lycées français en Italie : le lycée Stendhal à Milan, les lycées Chateaubriand et Saint Dominique à Rome, le lycée Victor Hugo à Florence. Du côté italien, la section Esabac est plus développée, et l’Esabac en français est enseigné dans près de 350 lycées, ce qui correspond à plus de 15 000 élèves italiens inscrits en section Esabac dans les classes des trois dernières années de lycée italien.

JG : Quelle sera la place de l’Esabac dans le nouveau lycée, celui de la réforme qui entre en vigueur en semptembre 2019 ?

APM : A partir de la rentrée prochaine, en septembre 2019, les élèves entrant en première auront à choisir des enseignements de spécialités. Les sections Esabac, comme les autres sections binationales, ne font pas partie des enseignements de spécialité, il n’y aura donc pas de changements notables pour les élèves qui pourront choisir toutes les spécialités offertes dans leur établissement tout en poursuivant leur parcours en section binationale. 

JG : Quels sont selon vous les points communs et les différences entre l’Esabac et l’Abibac ?

APM : L’Esabac et l’Abibac sont toutes les deux des sections binationales qui partagent à ce titre le même objectif et la même procédure, c’est le cas également pour la section Bachibac. Dans les lycées qui ont plusieurs sections binationales, des projets pédagogiques en commun autour de la littérature ou des thèmes d’histoire sont parfois organisés ce qui renforce les liens entre les élèves et favorise la construction d’une citoyenneté européenne qui passe par les échanges et la découverte de la littérature et de l’histoire des différents pays européens.

Entre l’Esabac et l’Abibac, les modalités de mise en œuvre font l’objet de différences. L’Abibac prévoit un volume horaire de 6 h par semaine en Langue et Littérature pour les trois années du lycée, contre 4 en Esabac. De la même façon, les élèves d’Abibac ont une épreuve de 6 heures en langue et littérature contre seulement 4 heures en Esabac et Bachibac. Aligner les trois sections binationales sur les mêmes horaires en langue et littérature serait souhaitable.

Par ailleurs, les élèves de l’Abibac profitent de dispositifs aptes à faciliter leur mobilité à l’étranger, grâce à l’OFAJ et au programme Sauzay par exemple, contrairement aux élèves Esabac qui n’ont aucune aide similaire.

JG : Vous avez créé en 2018 une association des professeurs enseignant en Esabac, que vous présidez. Pouvez-vous revenir sur les motivations qui ont conduit à la création de votre association ?

APM : Notre association s’est créée officiellement le 29 mars 2018, elle s’appelle APE pour « Association des Enseignants en Esabac ». Elle regroupe les professeurs qui enseignent l’Esabac en France et dans les lycées français en Italie. L’APE signifie également abeille en italien et l’idée de nous associer à cet animal industrieux nous a particulièrement plu !

L’association APE a été fondée pour donner une visibilité à cette section, pour favoriser les échanges entre les enseignants qui se sentent bien souvent isolés dans leurs établissements, et également pour créer un lien entre l’école et ses cadres en particulier dans le contexte de la réforme du baccalauréat. Elle est partie d’une liste de diffusion qui accueille également les collègues qui enseignent dans les Esabac italiens, et elle s’est enrichie d’une plateforme collaborative et d’une page Facebook.

Des réunions ont eu lieu, nous planifions actuellement des événements dans nos établissements lors de la première semaine du mois de décembre à l’occasion des dix ans de l’Esabac. Tout cela est très positif, notre prochain projet est de pouvoir organiser avec le soutien de l’Inspection Générale, des stages de formation à destination des enseignants Esabac de toutes les académies. Par ailleurs, notre association sera présente lors de la prochaine édition des Rendez-vous de Blois en octobre 2019, dans une table-ronde qui réunira plusieurs collègues français et italiens de l’association autour des enjeux de l’enseignement de l’histoire de l’Italie en section Esabac !

JG : Les gouvernements italien et français sont actuellement en forte opposition. Cela impacte-t-il votre travail ?

APM : Il est vrai que depuis cette année scolaire, les tensions sont fortes entre la France et l’Italie, qu’il s’agisse des controverses autour des œuvres de Léonard de Vinci ou de la décision française, critiquée par la presse italienne, de diminuer les postes ouverts au CAPES et agrégation d’italien.

Mais les deux pays sont très liés, en particulier par des accords commerciaux, La France est le deuxième partenaire économique de l’Italie ; et l’Italie est le troisième client et fournisseur pour la France. Les liens entre les deux pays sont très anciens et les chefs d’Etats se rencontrent régulièrement comme le 2 mai dernier à Amboise pour une visite officielle du président de la République Sergio Matarella qui est venu sur invitation du président de la République pour commémorer les 500 ans de la mort de Leonard de Vinci.

En ce moment, l’inquiétude est grande concernant la forte réduction des postes d’enseignants d’italien au concours du CAPES et de l’agrégation, une pétition a été lancée par la SIES forte actuellement de plus de 10 000 signatures. Suite à la mobilisation du début du mois de mai, le ministère s’est engagé à rétablir quelques postes aux concours, pour répondre à la demande toujours croissante des élèves qui souhaitent apprendre l’italien au collège et au lycée.

Les Français gardent un attachement très fort à l’Italie, en raison d’une immigration italienne qui arrive en France depuis la fin du 19ème siècle, et également pour des raisons touristiques !

Sources :

https://www.education.gouv.fr/cid52349/l-esabac.html

https://it.ambafrance.org/Etudier-dans-une-section-bilingue-EsaBac

http://www.miur.gov.it/esabac

https://www.diplomatie.gouv.fr/fr/dossiers-pays/italie/relations-bilaterales/

page facebook : Association des professeurs Esabac – APE

Un article d’Alberto Toscano en italien sur la crise entre France et Italie : https://altritaliani.net/linutile-e-dannosa-crisi-italo-francese/

La pétition lancée par le SIES : https://www.change.org/p/jean-michel-blanquer-faut-il-retirer-la-joconde-des-collections-du-louvre

Pour nous retrouver, table-ronde aux Rendez-vous de l’Histoire de Blois 2019 du 9 au 13 octobre 2019 dans la parte pédagogique « L’histoire en section binationale franco-italienne esabac, histoire parallèle, connectée, en dialogue ?». Cette table-ronde sera animée par Emmanuel Laurentin, journaliste à France Culture.

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