Entretien avec Emmanuel Hondré Le franco-allemand vu de la Philharmonie de Paris

Emmanuel Hondré est directeur du Département concerts et spectacles – Philharmonie de Paris / Cité de la musique

 Entretien réalisé par Xavier de Glowczewski, président de l’association Réseau Abibac

Xavier de Glowczewski : Pourriez-vous expliciter pour nos lectrices et nos lecteurs vos missions au sein de la Philharmonie ?

Emmanuel Hondré : Je programme environ 500 concerts par année, dans ce que nous appelons dans notre jargon une « saison » : ces concerts font appel à tous les genres de musique (classique, jazz, musiques du monde, pop, électro, contemporain), à tous les types de publics… Mon travail consiste à choisir les artistes et à élaborer des projets avec eux, puis ensuite négocier et produire ces concerts. Mais l’essentiel réside surtout dans l’esprit de ces concerts : chacun à leur manière envisage de dire quelque chose sur les liens qu’entretient la musique avec la société, de manière à montrer que la musique est un art vivant, actuel, en résonance avec son époque.

X. de G. : Récemment, la Philharmonie a accueilli Jean-François Zygel dans le cadre du centenaire de la Première Guerre mondiale. Il a improvisé au piano sur un film de 1919 de Lucien Le Saint et Camille Sauvageot. Financée par le mécène Albert Kahn, une équipe s’est à l’époque embarquée à bord d’un dirigeable pour filmer du ciel les traces des bombardements, des tranchées, des stigmates de la guerre. On y découvre vu du ciel la ligne de front de Newport en Belgique à Reims… Quelle importance attachez-vous à ce centenaire ? Pourquoi était-ce important pour la Philharmonie d’accueillir cet événement ?

E. H. : Dès que Joseph Zimet, le Directeur de la Mission du Centenaire, m’a parlé de cette idée d’un contrepoint entre un piano solo et des images d’archives filmées depuis un dirigeable pour montrer les cicatrices des champs de bataille, j’ai trouvé l’idée très forte. Jean-François Zygel devait se charger en fait d’une improvisation « travaillée comme il le fait toujours, c’est-à-dire une improvisation qui se nourrit d’essais sonores et de motifs ou de rythmes élaborés en amont pour donner à l’ensemble une réelle forme. Sans la musique, le film peut rester réellement muet et manquer de force ; alors qu’avec la musique de Jean-François, les stigmates des combats prennent un aspect presque abstrait… alors que les désastres filmés sont bien réels, palpables.

D’une manière plus générale, ce projet s’inscrivait dans une série de concerts qui constituaient une sorte de festival. A chaque fois, les projets musicaux que j’ai choisis évoquent le premier conflit mondial sans prendre parti, avec l’œil d’un artiste qui passe au premier plan et qui laisse l’idée de paix l’emporter sur la tentation de célébrer une victoire. Personne n’a remporté cette Grande Guerre. Surtout pas les artistes qui ont vécu de près ce conflit, ni ceux d’aujourd’hui qui sentent toujours que la guerre ne peut qu’apporter le silence et la mort. C’est la propagande qui célèbre la guerre. Pas les artistes. Il est d’ailleurs frappant de sentir dans toute l’Europe un élan créateur absolument incroyable avant la Première Guerre, alors que pendant le conflit la noirceur et le désespoir l’emportent, et qu’après l’armistice, la qualité des œuvres produites met plusieurs années avant de reprendre des forces. C’est en fait l’idée de paix qui a le plus mobilisé les artistes, et cela résonne encore très fortement aujourd’hui. Presque aucun artiste n’a célébré de lui-même les combats…

X. de G. : Votre institution a-t-elle des liens particuliers avec l’Allemagne ?

E. H. : La Philharmonie de Paris a, depuis la fondation de la Cité de la musique en 1995, entretenu des liens très forts avec l’Allemagne : historiquement, politiquement, socialement, musicalement… A l’image de la construction européenne, nos deux pays se sont immédiatement soutenus pour créer un monde nouveau, dans le sillage de Pierre Boulez qui, immédiatement après-guerre, est allé en Allemagne établir les bases d’une Europe musicale moderne, dans des lieux comme Darmstadt ou Donaueschingen qui avait fait le pari de bâtir une nouvelle civilisation sur les ruines de l’ancien monde. Paradoxalement, c’est entre l’Allemagne et la France que les liens musicaux ont été les plus forts, comme les deux pôles contraires d’aimants qui se repoussaient tout en ayant besoin l’un de l’autre. Il faut dire aussi que le niveau des orchestres germaniques est toujours très impressionnant aujourd’hui ; tout comme le niveau de la création musicale et de la recherche sonore en France fascine les Allemands.

X. de G. : Dans l’organisation des concerts, quelle place tient la musique allemande ?

E. H. : Le répertoire germanique est constamment présent, car il est central à beaucoup de période de l’histoire de la musique. Mais il faut aussi en montrer les aspects variés et s’échapper du cliché que l’on peut en avoir. La musique allemande ne se résume pas à Bach, Beethoven et Wagner. Il y a aussi Bernd Alois Zimmermann, Wolfgang Rihm, Georg Friedrich Telemann, Clara Schumann, Paul Hindemith, Max Reger…

X. de G. : Une question pratique : si des professeurs, y compris d’Allemagne, désirent amener leurs élèves un concert à la Philharmonie, est-ce difficile ? Y a-t-il une politique de la Philharmonie sur ce sujet ?

E. H. : La Philharmonie a une politique volontariste pour accompagner au mieux les jeunes, c’est une préoccupation centrale. Nous organisons pour le début de chaque saison une journée spécialement consacrée aux professeurs qui peuvent ainsi rencontrer nos équipes de vente pour être conseillé sur les formules, les parcours, les prix spéciaux, les partenariats possibles avec leur établissement…Par exemple pour les groupes scolaires, il y a les concerts en temps scolaire qui ne coûtent que 5 euros par élèves. Pour les jeunes de moins de 28 ans, il y a aussi des tarifs très avantageux : la Philharmonie est moins chère que le cinéma ! A partir de 10 euros la place et même 8 euros dans le cadre d’un abonnement jeune

X. de G. : J’aimerais, si vous le voulez bien, terminer notre entretien sur une note plus personnelle. Quels messages voudriez-vous faire passer aux jeunes qui aujourd’hui sont en Abibac et ont fait le choix du franco-allemand ?

E. H. : Plus que jamais, au moment où l’on célèbre le centenaire de la fin de la Grande Guerre, les liens entre l’Allemagne et la France sont indispensables à faire vivre au quotidien, pour échapper aux incompréhensions, pour continuer à connaître mutuellement nos cultures, pour s’enrichir de nos différences, pour réaliser ce que nous avons en commun. Les clichés sont la pire des choses : c’est le terreau du nationalisme. Pour comprendre pourquoi nous pouvons faire des choses ensemble, la culture joue un rôle central : car elle est faite de plaisir sensible, de danse, de joie, d’expériences collectives, de savoirs… La musique est l’art de l’abstraction et du sensible réuni. Elle contribue à faire des êtres riches et respectueux.

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