Entretien avec Olivier Lazzarotti. Enseigner en Abibac avec l’habiter

Olivier Lazzarotti, professeur de géographie à l’Université Picardie Jules Verne, a développé la réflexion géographique à partir du concept d’habiter. Il nous explique sa démarche intellectuelle et son apport pour l’enseignement de la géographie. Les sections Abibac, parce qu’elles impliquent une mobilité spécifique pour les élèves, sont particulièrement propices à cette nouvelle approche de la géographie et de son enseignement.

Jonathan Gaquère (JG) : M. Lazzarotti, vous avez développé la réflexion géographique autour du concept d’habiter. Pouvez-vous nous expliquer les raisons de ce choix ?

Sans entrer dans les détails, l’émergence de l’habiter contemporain tire une partie de son origine dans les relations entre tourisme et patrimoine qu’au terme de mon HDR[1], j’interprétais comme le mobile de l’immobile et inversement : le tourisme mondialise ce que le patrimoine localise. Du coup, il fallait inventer le concept englobant qui permettait de sortir de l’alternative mobile ou immobile, celle du nomade ou du sédentaire par exemple, pour envisager l’ensemble des situations où se mêlait l’un à l’autre.

Ces recherches sont à situer dans le contexte du grand remue-ménage des années 1990. À partir de 1995, je travaillai dans le cadre de l’équipe MIT animée entre autres par Rémy Knafou et très portée vers le tourisme. J’y restai une dizaine d’années. Globalement, le constat était double : faire du tourisme, c’est être mobile. Et les mobilités étaient en train de révolutionner le Monde, chacun pouvant de mieux en mieux choisir les lieux qu’il fréquente, en particulier pour y être touriste. Le second terme du constat, épistémologique, tenait à l’éclatement de la science géographique en une multitude de spécialisations. À la multiplication des sujets répondait ainsi la pulvérisation de l’armature conceptuelle, au moment même où la tentative de structuration de Roger Brunet montrait quelques-unes de ses limites[2] : l’espace, production sociale, impose-t-il ses « lois » aux sociétés humaines ?

Du côté des études touristiques, l’article de 1997[3] avait opéré un renversement plein de potentialités. En proposant de passer de la « géographie du tourisme » – appliquant au tourisme les catégories usuelles, et en particulier physiques, de la géographie – à une « approche géographique du tourisme », était ouverte la possibilité d’une géographie comme étude dimensionnelle des sociétés. Autrement dit, partant du constat qu’elles se déployaient dans diverses dimensions : l’une est culturelle, l’autre économique, politique et géopolitique, etc. La géographie se présente ainsi comme l’une d’entre elles. Disons donc que l’habiter est le mot qui nomme la dimension géographique des hommes et des femmes vivant en sociétés. Il n’est du reste pas nouveau en géographie, pas plus qu’il ne l’est dans les autres sciences sociales. Mais ce qui l’était davantage était cette tentative pour l’actualiser en concept structurant d’une géographie définitivement rangée dans le champ des sciences du social et en dialogues avec ses consœurs.

Réinterroger le nouveau Monde à partir d’une science géographique renouvelée est, en même temps et dans ce même esprit d’une conception globale de la science, l’important travail entrepris de leur côté par Jacques Lévy et Michel Lussault, notamment à l’occasion de la rédaction du Dictionnaire[4]. L’inspiration du pragmatisme philosophique y est perceptible et la définition de l’habiter qui en découle – marquant du même coup l’entrée du mot dans le vocabulaire scientifique de la géographie – converge avec ce qui était fait avec le tourisme. La relation entre espace et spatialité, intégrée à l’idée que l’espace est une dimension du social, souligne la dialogique dynamique qui relie les sociétés à leurs espaces. De mon côté, j’adoptai en 2006 une définition tout aussi dynamique : « se construire en construisant le Monde ». Elle revient à interpréter la dimension géographique dans sa double portée. L’une est politique : les lieux ne sont pas les décors des interrelations sociales, mais leurs enjeux. L’autre portée, la plus novatrice à mon avis, pour ne pas dire la plus inattendue ou la plus prometteuse des perspectives ouvertes par les réflexions théoriques sur l’habiter et ses possibilités heuristiques, est existentielle.

Tel qu’on, peut ainsi le concevoir, l’habiter n’est pas une métaphysique et pas (encore) une théorie. Travailler avec l’habiter, c’est utiliser un outil heuristique avec l’hypothèse qu’il est, tout à la fois, capable de relire des sujets classiques (la ville, la campagne, le tourisme, les mémoires comme je les ai abordées[5], etc.) et d’aborder les questions nouvelles du Monde contemporain, celui des « sociétés à habitants mobiles » et des habitants « polytopiques », tels que les qualifie Mathis Stock[6]. Ainsi, et dans l’état actuel des réflexions, l’habiter est un opérateur conceptuel dont le projet vise à mettre des mots sur une expérience, silencieuse mais pas muette, une expérience anthropologique universelle, l’humaine expérience géographique, celle des lieux et des territoires du Monde.

Dernier point, utile s’il en est. Les deux courants originaires de la réactivation de l’habiter ont, avec leurs convergences, trouvé leur point de rencontre avec le festival de Saint-Dié de 2014 qui s’est prolongé, d’abord avec la publication des Annales de géographie[7], puis avec le colloque de juillet 2017 tenu à Cerisy, Carte d’identités, l’espace au singulier[8], etc. Quant à la suite de l’histoire, elle reste à écrire…

JG : Vous avez récemment écrit un ouvrage sur Franz Schubert[9]. Pourquoi écrire un livre de géographie sur un homme ? 

J’ajouterai que j’ai écrit, en collaboration avec une avocate, ma fille en l’occurrence, un ouvrage sur la succession de Johnny Hallyday[10], puisque la géographie est à l’un des cœurs des débats, voire des décisions, juridiques de ce litige d’une famille contemporaine, à la fois multi-résidentielle et recomposée.

Si la science géographique s’était déjà affranchie des deux premiers interdits de son âge classique, penser les lieux c’est ne pas penser les hommes (Vidal, 1913 : 299)[11], et celui de la théorisation[12], restait à se débarrasser du troisième, édicté par Albert Demangeon, celui de traiter des individualités : « La géographie humaine est l’étude des groupements humains dans leurs rapports avec le milieu géographique […]. Renonçons à considérer les hommes en tant qu’individus. Par l’étude d’un individu, l’anthropologie et la médecine peuvent aboutir à des résultats scientifiques; la géographie humaine, non. »[13]. Notion déduite du concept d’habiter, celle d’habitant, autrement dit les hommes et les femmes dans leurs dimensions géographiques, y contrevient heureusement. C’est que la multiplication et les diversifications des mobilités de chacun et de chacune font que, désormais, ils et elles ont des géographies de vie de plus en plus singularisées. En posant l’hypothèse que le « où l’on est » est une partie – constitutive – du « qui l’on est », il devient théoriquement possible de faire une géographie de chacun et chacune, avec le même intérêt et la même pertinence, la même « évidence » aurais-je envie de dire, que la géographie classique s’est exclusivement adonnée à faire celle des lieux.

Déjà un peu présente dans mon HDR cette entrée devenait, après mes travaux sur les mémoires, une sorte de priorité. Mais plutôt que de passer par un argumentaire théorique, j’ai pensé intéressant de proposer d’emblée une application. Pour cerner l’importance de la dimension géographique comme entrée dans la problématique existentielle d’un ou d’une habitante, il me fallait un « candidat » inaugural instructif, si je puis dire. D’emblée, pour cette « géoanalyse » [14], je voyais Martin Heidegger, Jean-Jacques Rousseau ou Arthur Rimbaud dont j’avais déjà abordé ponctuellement la géographie. Cela dit, c’est la figure de Franz Schubert qui, après un premier essai publié dans les Annales de géographie, s’imposa comme la plus prometteuse. Non seulement on connaît parfaitement les termes de sa géographie pratique, grosso modo au jour près, mais on connaît aussi, par le choix qu’il fait des textes de ses Lieder, ses représentations du Monde. Elles constituent globalement une géographie imaginaire cohérente. J’appliquai donc les méthodes d’études envisagées dans mon travail de 2006 : quelle « carte d’identités » ? Quelles « signatures géographiques » ? Autrement dit quelle carte dessine le tracé des lieux fréquentés par Franz Schubert ? Quelles pouvaient être, encore, ces manières propres de les habiter ? L’exploration d’un tel champ occupa, de proche en proche, quinze années de réflexions. Le résultat est d’insister sur le fait que les géographies de Franz Schubert sont une bonne entrée pour accéder aux interrogations de l’homme les plus existentielles, celles qui se manifestent aussi dans son œuvre. Le cas de Jean-Philippe Smet, quant à lui, est activé par un procès qui va chercher à évaluer sa « résidence habituelle ». Pour autant, il est étudié avec le même outillage méthodologique, cette fois fondé sur les données Instagram et non uniquement les témoignages écrits de ses contemporains.

Cela dit, et dans les deux exemples, on retrouve le même problème de fond. Question existentielle, l’analyse géographique de l’habitant, sa géoanalyse, est une porte directement ouverte sur « qui il est » aussi bien que sur la nature du travail artistique. On aurait ainsi affaire à deux habitants dont l’un des moteurs artistiques trouverait ses ressorts dans le fait qu’ils n’arrivent pas – ou mal – à trouver leur place, le premier parce qu’il ne le sait pas, le second parce qu’il ne le peut pas. Intéressant constat anthropologique !

JG : Dans cette géographie de chacun et de chacune que permet d’entrevoir l’habiter, y a-t-il une place pour une géographie sensorielle, percevant le monde d’après les sens ?

Vous posez-là une question qui n’est pas spécifiquement géographique[15], mais qui implique directement la géographie. D’une certaine manière, elle soulève celle du mode de construction du rapport au Monde et situe l’une des problématiques cruciales du passage de l’âge des Lumières à celui du Romantisme, l’exacte bascule qui traverse la vie de Franz Schubert et qu’il participe largement à opérer.

Dès lors, comment la réponse pourrait être autre que « oui ». Oui, bien sûr, les sens, le goût et, d’une manière générale, toutes les représentations ouvrent le champ d’une approche sensorielle de la géographie. Il convient même d’entendre ce projet en son sens le plus large, bien au-delà de la seule vue, sens privilégié des géographes, même si les odeurs[16] aussi bien que les sons[17] ont déjà été abordées. Dans le cas du travail sur Franz Schubert, on suit, de Lied en Lied, l’élaboration d’une géographie qui ne serait que sensorielle. Je veux dire que la mesure du monde ne se ferait qu’à travers des organes de perception, romantisme oblige. Chaque élément des campagnes et de leurs natures devient sentiment avant que d’être symbole. Les lieux et territoires deviennent langage, un langage dont les Lieder sont les instituteurs du vocabulaire, voire de la grammaire. Et, comme pour faire oublier la construction théorique, non pas intellectualisée mais bien intellectuelle, qui échafaude chaque morceau : des émotions. Elles reposent sur des normes esthétiques que l’on reconnaît aujourd’hui comme « sublimes », même si elles eurent bien du mal à s’imposer comme telles du vivant du compositeur. Des émotions qu’il convient de prendre au sens le plus fort, comme le retient Jean-Paul Sartre[18], celui de (1995 : 43) « transformation du monde ». On saisit ainsi toute leur puissance active et si l’on comprend pourquoi elles émergent actuellement en géographie, on saisit mal pourquoi cela n’a pas été le cas plus tôt. Bien, plus tôt.

C’est donc bien un pan entier de la géographie qui se dessine. De la géographie culturelle, au sens désormais classique du terme, aux « géographies culturelles » comme les pluralise le tout récent ouvrage de Pauline Guinard[19]. L’auteur développe le thème des émotions, en l’occurrence pour proposer l’idée d’un « tournant émotionnel ». Toute la question scientifique qui est donc posée est celle d’une étude « objective », s’il en est, des subjectivités.

Elle est aussi celle de leurs significations, de leurs interprétations possibles. De fait, il ne me semble pas possible d’aborder l’œuvre d’un Franz Schubert sans la mettre, aussi, en perspective avec ses enjeux politiques : critique de la monarchie absolue, aspirations nationales. Le plus grand risque, avec les émotions, seraient de les prendre pour argent comptant, précisément pour ce qu’elles sont : une gratuite invitation aux mouvements. Mais de quels mouvements s’agit-il ? La question mérite bien d’être posée, a fortiori si l’on s’en réfère encore à J.P. Sartre (1995 : 62) : « Nous appellerons émotion une chute brusque de la conscience dans le magique. ». Le travail scientifique, y compris celui de la géographie, devrait-il donc, tout à la fois, considérer la puissance des émotions et travailler à les désamorcer en relevant, autant que faire se peut, la lucidité consciente ? Au fond, cela reviendrait à rejoindre l’idée qu’un Stefan Zweig[20], traitant de Sigmund Freud, a pu s’en faire (2018 : 43) : « La science n’a pas pour devoir de bercer de nouvelles rêveries apaisantes le cœur éternellement puéril de l’humanité. ». Il me semble donc que la science géographique, y compris et a fortiori  peut-être celle qui s’ancre (et s’encre) dans l’habiter, avec toutes ses implications existentielles, doit prendre en compte l’importance des sens… aussi pour en déconstruire les conditions de ressentis, quitte, au final, à avouer ses limites, celles qu’un Althusser[21], en son temps et avec ses mots, en l’occurrence l’idéologie, a pu pointer comme (2005  239) : « […] profondément inconsciente, même lorsqu’elle se présente […] sous forme réfléchie. ». Ruse ou mystère ? Même analysées, les émotions demeurent… des émotions.

JG : Comment intégrer les images à l’analyse géographique ?

Redisons d’emblée qu’il est préférable de considérer le mot « image » au-delà même de son sens uniquement visuel. Une image peut être sonore, odorante, statistique et c’est l’ensemble de tout ce que les uns et les autres peuvent percevoir sensoriellement que je retiendrai.

Cela dit leur intérêt et leur portée, autant que ceux des techniques de production, dépendent, avec une rigueur quasi-obsessionnelle, de leur critique. C’est que la première chose à considérer est que toute image – quelle qu’elle soit – est produite. C’est ce que montre d’évidence Augustin Berque[22], faisant du cliché le plus mécanique une opération de construction. C’est donc la critique qui situe la qualité heuristique de toute image. Du reste, il est même possible d’étudier les modalités de leur production comme type de pratiques touristiques[23] par les touristes eux-mêmes, soit en dehors de toute démarche réflexive.

La question de la construction de l’iconographie prend une dimension encore plus cruciale avec les cartes. De ce point de vue, les travaux réunis par et de Jacques Lévy[24] sur la cartographie et ses langages sont, à la fois, centraux et éclairants. Les cartes sont tout sauf une représentation « objective » des espaces habités. Et cela, dès leurs fondements avec le choix de la projection. De fait, toute carte est nécessairement choix d’erreurs, ce que le travail géographique a pour mission première d’expliciter. Plus généralement, on doit retenir que toute image à ses contenus subliminaux et que c’est ceux-là qu’il convient, systématiquement et scientifiquement, de dévoiler. Faute de quoi, c’est donner pleine raison à la seule insertion qu’un Gaston Bachelard, lumineux, fait en géographie (1996 : 216)[25] : « Un manuel utilisé dans la classe de quatrième contre les élèves de 13 ans inflige des précisions comme celle-ci : […] le département de la Seine a une densité de 9192 habitants au kilomètre carré. Ce nombre fixe pour un concept flottant, dont la validité, sous la forme exacte n’est même pas d’une heure, servira, avec quelques autres de même espèce, pendant dix ans, à « instruire » les élèves. […]. Il y a là le prétexte d’une pédagogie détestable qui défie le bon sens, mais qui se développe sans rencontrer la moindre critique dans des disciplines qui ne sont scientifiques que par métaphore. » Quand l’image se fait cliché, personne ne peut plus s’étonner de l’apparition du mot « métaphore ».

L’enjeu critique est d’autant plus important que les images sont aussi un des outils de penser de la science géographique. C’est du reste déjà ce que portait explicitement les travaux avec la « chorématique » de Roger Brunet : comment penser l’espace en le représentant ? D’une certaine manière, cette question renvoie à la précédente : voir, entendre ou sentir sont autant d’opérations essentielles dans la construction et la réception des savoirs scientifiques. Mais elles ont leurs limites, d’autant plus floues qu’elles pourraient bien s’effacer sous leurs apparences flatteuses. Ces images sont donc de formidables soutiens à la pensée dont l’importance vaut largement celle des outils habituels que sont l’intellect et les mots. De ce point de vue, le travail scientifique est bien aussi un exigeant travail de vigilance, parce que, volontaires ou non, naïves ou cyniques, toutes les manipulations sont toujours possibles.

Enfin, la question des images prend aujourd’hui une tournure particulière. Avec les Smartphones, devenus de précieux auxiliaires aux notes de terrain, les images font désormais partie courante du travail du chercheur. En croisant ces données avec celles fournis par les GPS, il n’est plus nécessaire de noter avec précision la prise du cliché. Le recours à de telles méthodes permet de constituer d’importants volumes de « notes » photographiques, voire sonores et ce, où que l’on se trouve. De fait, si les GPS permettent de nous localiser avec précision, ils permettent aussi au chercheur de travailler dans des lieux « difficiles », du point de vue de l’enquête par exemple. Les chercheurs sont donc aussi d’importants producteurs d’images. Dans la perspective de l’habiter, et en mobilisant de telles approches critiques, ces images, entre autres, offrent une précieuse opportunité de saisie et de conservation des expériences des habitants. Avec rapidité et discrétion, il est possible de fixer l’instantané d’une pratique dans ce qu’elle a d’éphémère aussi bien que de spontanée, donc aussi de hautement signifiant. Mais d’autres documents offrent de telles ouvertures. Et le matériau est d’autant plus riche qu’il se combine avec des récits. Telle est l’entrée que j’ai pu explorer en partant de la carte postale[26] rédigée par une enfant à ses parents et qui donne une idée pleine et entière de son habiter touristique.

De multiples manières, donc, les images ouvrent un inestimable accès à la saisie des représentations de l’habiter, ce qui est classique, mais aussi à la saisie des pratiques. Elles en rendent compte de multiples manières et avec de multiples statuts épistémologiques. Autrement dit, aujourd’hui comme jamais, les images sont au cœur de la quête de savoirs géographiques et de leurs transmissions.

5. Le concept d’habiter a fait son apparition en France dans les programmes scolaires. Qu’apporte-t-il à l’enseignement de la géographie ? Quels conseils donneriez-vous aux enseignants invitant leurs élèves à réaliser une auto-géoanalyse ?

Un point me semble essentiel dans cette « apparition ». Qu’on l’aime ou non, la « tradition » géographique français associe positions théoriques et orientations pédagogiques. L’épreuve reine de l’agrégation de mes 23 ans était celle du commentaire de carte où il ne s’agissait, ni plus, ni moins, que de développer rhétoriquement les positions vidaliennes d’explication de l’humain par le physique, consacrant au passage la géographie physique comme reine de la discipline. Vint, dans les années 1980, la bourrasque Roger Brunet. Hybridation de la linguistique saussurienne et de l’analyse de l’espace, la chorématique infusa les programmes et les enseignements. Que l’habiter occupe aujourd’hui une position de choix dans les programmes relève de cette logique. Le numéro de la documentation photographique[27] fut pour moi l’occasion de faire la jonction entre mes 15 années de recherche et d’enseignement universitaire, environ, et les 15 années précédentes, d’enseignement dans le second degré. C’est que l’enjeu pédagogique n’est pas que programmatique. Il est dans la manière de poser et d’analyser les problèmes.

Est-ce ce qui fait une des différences entre la géographie et les autres sciences sociales ? La géographie est aussi une expérience du monde, une expérience partagée par tous. Du coup, elle peut servir de ressources pédagogiques. Une pédagogie par l’habiter n’est pas seulement une pédagogie qui inverse le rapport au Monde, considérant que ce ne sont pas les lieux qui font les habitants, mais que les habitants prennent une part décisive dans la qualification des lieux, pour le dire (trop) simplement. C’est que chaque élève est aussi habitant. Et d’abord, il habite la classe, prenant une part dans le choix de sa place, l’organisant en un dispositif propre et, ce faisant, élaborant sa propre géographie, à la fois singulière et localement éphémère. Mais chaque élève est aussi un habitant du Monde et, en cela, il habite différemment des lieux différents. Et cela peut être cartographié, le cas échéant en ayant recours à certains programmes de géolocalisation qui enregistrent les lieux fréquentés, par conséquence les parcours entre eux.

Je pense ainsi qu’impliquer chaque élève comme une ressource pédagogique est le point de départ de l’enseignement géographique avec l’habiter. Cette démarche n’est, bien sûr, qu’un début et il n’est pas question de tomber dans la démagogie qui consiste à dire que nos auditeurs savent déjà tout. Mais le rôle de l’enseignement est, aussi, de les faire accéder, de proche en proche, à leur dimension mondiale. Précisément, il ne s’agit plus de saisir ce Monde depuis son propre point de vue, mais d’apprendre à se situer, soi-même, dans le Monde. Finalement, et de cette manière, au-delà même des programmes et examens, l’enjeu est de donner à tous – élèves compris – quelques outils cognitifs pour apporter sa propre réponse à la question fondamentale de l’habiter : comment être soi-même dans le Monde, autrement dit soi-même parmi les autres ?


[1] LAZZAROTTI, Olivier (2001). –  À propos de tourisme et patrimoine, les Raisons de l’Habiter. Diplôme d’Habilitation à Diriger des recherches, avec les conseils de Rémy Knafou, Université de Paris VII, novembre 2001, 368 p.

[2] Voir, par exemple, LÉVY, Jacques (1994). – L’espace légitime. Sur la dimension géographique de la fonction politique. Paris, Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, 442 p.

[3] KNAFOU, Rémy, BRUSTON, Mireille, DEPREST, Florence, DUHAMEL, Philippe, GAY, Jean-Christophe et SACAREAU, Isabelle (1997). Une approche géographique du tourisme. Paris, L’espace géographique, n° 3, p. 193-204

[4] LÉVY, Jacques et LUSSAULT, Michel (2013). – Dictionnaire de la géographie et de l’espace des sociétés. Paris, Belin, (1e éd. 2003), 1126 p.

[5] LAZZAROTTI, Olivier (2012). – Des lieux pour mémoires » Paris, Coll. Le temps des idées, Armand Colin, 2012, 214 p.

[6] STOCK, Mathis (2006). – L’hypothèse de l’habiter poly-topique : pratiquer les lieux géographiques dans les sociétés à individus mobiles. EspacesTemps.net, Travaux, 26.02.2006

[7] LAZZAROTTI, Olivier, et Béatrice Collignon & Philippe Pelletier (dir.) (2015). – Habiter : mots et regards croisés, Annales de géographie, n° 704, juillet-août 2015, p. 442-451.

[8] L’ouvrage est en cours de publication.

[9] LAZZAROTTI, Olivier (2017). – Une place sur Terre ? Franz Schubert, de l’homme libre à l’habitant libre, Paris, HD éditeur, 178 p.

[10] LAZZAROTTI, Marie-Charlotte et LAZZAROTTI, Olivier (2018). – Quand l’habiter fait sa loi. L’héritage de Johnny Hallyday, Coll. Droit et sociétés, HDiffusion, 114 p.

[11] VIDAL DE LA BLACHE, Paul (1913). – Des caractères distinctifs de la géographie. Paris, A. Colin, Annales de Géographie, Année 1913, Vol. 22, n° 124, p. 289 – 299

[12] LE LANNOU, Maurice (1949). – La géographie humaine. Paris, Coll. Bibliothèque de Philosophie scientifique, Flammarion, 252 p.

[13] DEMANGEON, Albert (1943). – Problèmes de géographie humaine. Paris, A. Colin, 1942, 408 p., p. 28.

[14] LAZZAROTTI, Olivier (2014). – Prémices d’une auto-géoanalyse, Géographie et cultures, n° 89-90, printemps-été 2014, p. 133-149, 286 p.

[15] Voir, par exemple et entre autres, les travaux et publications de l’anthropologue GÉLARD, Marie-Luce (2013). – Corps sensibles. Usages et langages des sens, Collection épistémologie du corps, PUN, Édition Universitaire de Lorraine, 317 p.

[16] Voir, par exemple, PITTE, Jean-Robert et DULEAU, Robert (dir.) (1998). – Géographie des odeurs. Paris, L’Harmattan, 248 p.

[17] Voir, par exemple, ROULIER, Frédéric (1999). – « Pour une géographie des milieux sonores », Cybergeo : European Journal of Geography [En ligne], Environnement, Nature, Paysage, document 71, mis en ligne le 21 janvier 1999, consulté le 11 février 2019. URL : http://journals.openedition.org/cybergeo/5034 ; DOI : 10.4000/cybergeo.5034

[18] SARTRE, Jean-Paul (1995). – Esquisse d’une théorie des émotions. Paris, Hermann, L’esprit et la main, 1938, 68 p.

[19] GUINARD, Pauline (2019). – Géographies culturelles. Objets, concepts, méthodes. Paris, Coll. Cursus, A. Colin, 208 p.

[20] ZWEIG, Stefan (2018). – Sigmund Freud, la guérison par l’esprit. Paris, Le livre de poche, 150 p.

[21] ALTHUSSER, Louis (2005) – Pour Marx. Paris, La Découverte/Poche, 274 p.

[22] BERQUE, Augustin (1995). – Les raisons du paysage ; de la Chine antique aux environnements de synthèse. Paris, Hazan, 192 p., voir p. 14, 18 et 20.

[23] LAZZAROTTI, Olivier (2017). – Photographier, se photographier : le ballet des touristes, In LAZZAROTTI, Olivier, MERCIER, Guy et PAQUET, Suzanne (dir.) (2017). – La part artistique de l’habiter. Perspectives contemporaines. Coll. Géographie et Cultures, L’Harmattan, 250 p., p. 15-25.

[24] LÉVY, Jacques (dir.) (2015). – A cartographic turn. Mapping and spatial challenge in social sciences. EPFL Press distribué par Routledge, 336 p.

[25] BACHELARD, Gaston (1996). – La formation de l’esprit scientifique. Librairie philosophique, 1938, Vrin, 256 p., 216

[26] LAZZAROTTI, Olivier (2012), « Paulette à la mer ou de l’imaginaire comme construction du regard de l’autre. » In BÉDARD, Mario, AUGUSTIN, Jean-Pierre et DESNOILLES, Richard (dir.) (2012).- L’imaginaire géographique. Perspectives, pratiques et devenirs. Québec, Presses de l’université du Québec, collection Géographie contemporaine, p. 175-192

[27] LAZZAROTTI, Olivier (2014), Habiter le Monde. Documentation photographique n° 8100, 64 p.

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