Entretien avec Xavier Delacroix. L’autre siècle. Et si les Allemands avaient gagné la bataille de la Marne ?

Xavier Delacroix (dir.), L’autre siècle ; Et si les Allemands avaient gagné la bataille de la Marne ? Paris, Librairie Arthème Fayard, 2018, 320 p., 22,50€

Entretien réalisé par Paul Maurice, membre du Comité de rédaction de la Revue Abibac

À quoi ressemblerait le monde si l’Allemagne de Guillaume II avait gagné la bataille de la Marne en septembre 1914 au lieu de la France ? Si finalement, l’Allemagne était sortie victorieuse de la Première Guerre mondiale ?

Sous la direction de Xavier Delacroix, sept historiens (Stéphane Audoin-Rouzeau, Sophie Cœuré, Quentin Deluermoz, Robert Frank, Christian Ingrao, Pascal Ory et Pierre Singaravélou) et cinq romanciers (Pierre-Louis Basse, Bruno Fuligni, Benoît Hopquin, Cécile Ladjali et Pierre Lemaître) se sont adonnés à l’exercice de l’uchronie. Dans cet « autre » XXe siècle, l’armistice entre la France et l’Allemagne est bien signé le 11 novembre…1914 !

En cette année de commémoration du Centenaire de la fin de la Première Guerre mondiale, Xavier Delacroix évoque la naissance et le sens de cet ouvrage pour la Revue Abibac.

Paul Maurice : Vous évoquez dans l’avant-propos de l’ouvrage votre lien à la Première Guerre mondiale, notamment par le biais littéraire et cinématographique des Croix de bois de Raymond Dorgelès. Vous évoquez également l’uchronie et l’ouvrage The Man in the High Castel de Philip K. Dick.

Pouvez-vous nous expliquer comment vous est venue l’idée d’une uchronie sur la Première Guerre mondiale ?

Xavier Delacroix : Ce projet a une genèse multiple. Tout d’abord, car la Première Guerre mondiale est l’événement historique déterminant du XXe siècle, sans elle, le XXe siècle n’aurait pas existé tel que nous l’avons connu. La Première Guerre mondiale a également une résonance particulière pour moi, car j’ai un grand-père qui a été occulté de la mémoire familiale et qui avait eu un rôle important durant la Guerre, ce qui a accru mon intérêt pour celle-ci. 

Pourquoi une uchronie ? Tout d’abord grâce à une lecture de jeunesse, celle du livre de Roger Caillois, Ponce Pilate (1961), dans lequel il imagine que ce dernier a fait libérer Jésus, et donc que le christianisme n’aurait pas existé. J’ai trouvé cette idée formidable, l’idée que l’Histoire ne tient pas à grand-chose et que l’on peut se dégager du déterminisme des événements.

Par ailleurs, la question des commémorations depuis quatre ans m’a fait réfléchir sur la relation de la France à son passé. Notre pays regarde souvent son avancée dans le monde dans un rétroviseur. Cette « commémorationite aiguë » m’a amené à penser que les commentateurs de l’Histoire ont la fâcheuse tendance à une justification systématique des événements ex post. J’aime beaucoup cette phrase de Nicolas Gomez Davila qui dit que « le plus ironique dans l’Histoire c’est que prévoir soit si difficile et avoir prévu si évident ».

Enfin le livre a pour objectif de remettre en cause l’ordre des choses et d’amener  le lecteur à s’interroger sur la grande Histoire, mais aussi sur sa propre histoire, sur l’Histoire à hauteur d’Homme. Il s’agit d’instiller un doute dans l’esprit du lecteur, de remettre la part de hasard dans l’Histoire, de suggérer le point d’interrogation plutôt que le point d’exclamation. Je crois que le destin est le nom que les angoissés donnent au hasard.

P. M. : Sept historiens et cinq romanciers ont contribué à cet ouvrage. Comment avez-vous dirigé ce travail collectif ?

X. D. : J’ai commencé avec Stéphane Audoin-Rouzeau. Il m’a raconté comment la Guerre de 1914-1918 aurait pu ne pas avoir lieu. Le plan Schlieffen de l’état-major allemand a été mal appliqué. Les Allemands devaient contourner Paris par l’Est et ils sont allés trop loin à l’Ouest. Lorsqu’il l’a appris, le quartier général allemand, situé alors au Luxembourg, ordonne le changement de direction, vers Meaux et Coulommiers. Mais le temps que l’information arrive, les Français ont eu le temps de réagir et de contre-attaquer. Toute cette histoire s’est jouée à très peu de choses, si le plan Schlieffen avait été correctement appliqué, tel que prévu, les Allemands seraient passés, auraient cassé la ligne de front et auraient atteint Paris une semaine plus tard. La Guerre de 1914 aurait été une « super guerre de 1870 », la perte tragique de 400 000 hommes, mais elle aurait été terminée en moins de trois mois. 

À partir de là, Stéphane Audoin-Rouzeau et moi avons choisi des historiens avec une notoriété et une assise intellectuelle inattaquable pour bâtir cette uchronie qui est un genre très apprécié dans l’univers anglo-saxon mais regardé avec défiance en France. La trame était simple, il s’agissait d’avancer les événements de quatre ans, la fin de la guerre en 1914 et le traité de paix en 1915, en inversant les protagonistes. Il fallait également couvrir le champ géographique et ce fut donc Christian Ingrao pour l’espace germanique, Robert Frank pour le Royaume-Uni, Pascal Ory pour l’histoire culturelle, Sophie Cœuré pour la Russie et Quentin Deluermoz et Pierre Singaravélou pour les espaces asiatique et africain. Nous nous rencontrions tous les trois mois, depuis le début de l’écriture au printemps 2017. Chacun travaillait sur une trame concernant son aire géographique et échangeait avec les autres, ce qui provoquait parfois des débats très animés !

Les romanciers que j’ai contactés ont été séduits par l’idée. Ils devaient écrire une nouvelle sur les années 1920 et 1930, avec la seule consigne que la France avait perdu la guerre qui n’avait pas eu le temps d’être mondiale ! Ils n’ont pas lu les textes des historiens, ne se connaissaient pas et ont travaillé chacun de leur côté. 

P. M. : Dans cette uchronie, la Russie ne connait pas le basculement de la Révolution bolchévique et continue son ouverture européenne. Est-ce que vous vous êtes inspiré, directement ou indirectement, de l’actualité récente des Relations internationales pour définir la place de la Russie dans l’uchronie.

X. D. : Sophie Cœuré a vraiment décidé seule, même si elle en a parlé avec les autres historiens, pour être cohérente avec eux. Elle aurait pu imaginer une Russie devenant bolchévique, en dépit de la victoire de l’Allemagne, mais elle a fait le choix d’une Russie social-démocrate dirigée par Kerenski. Elle est donc partie sur une évolution plausible de la Russie dans cette configuration.

On s’aperçoit que même en essayant d’échapper à l’histoire, elle nous rattrape. On échappe à l’histoire en disant que ce sont les Allemands qui gagnent, mais il y a néanmoins une tonalité empreinte de l’histoire réelle du XXe siècle. Par exemple, pour la France vaincue, il y a un gouvernement en exil qui ne va pas en Algérie comme en 1940, mais en Tunisie. Les historiens restent influencés par ce qui s’est passé durant la Seconde Guerre mondiale et par la construction européenne comme réponse aux défaillances de 1940-1945. Il y a donc une réelle difficulté à échapper aux « contraintes » du réellement advenu, à la vérité du XXe siècle.

P. M. : Avec la victoire de l’Allemagne en 1914, quelle est la place des relations franco-allemandes dans ce XXe siècle alternatif ?

X. D. : On peut imaginer une gigantesque parenthèse entre 1914 et 1945 et on retrouve dans les années 1950, avant même le traité de l’Elysée, quelque chose qui existait en 1870. Reste la question de l’Alsace-Moselle, à propos de laquelle nous imaginons dans L’Autre Siècle un référendum au cours duquel les Alsaciens décident de rester dans le Reich. Avec cette forme de grande parenthèse, 1914-1945 n’existe pas et on retrouve ce qui s’est passé dans les années 1950-1970, sans la question de la réconciliation franco-allemande. Encore que si l’on imagine une parenthèse plus vaste, entre 1871 et 1945, avec une Allemagne qui a fait son unité aux dépends de la France, on va vers une réconciliation et une Europe intégrée. Pour résumer, l’uchronie que j’ai construite c’est le XXe siècle, le tragique en moins.


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