Rammstein s’invite au cours d’allemand

par Valérie Henner, professeur d’allemand, Université de Haute – Alsace

Quel enseignant d’allemand ne s’est pas entendu dire au moins une fois dans sa carrière par un de ses élèves voire collègues que l’enseignement de la langue allemande ne pouvait être attrayant, car il était impossible d’associer ce dernier à l’étude de textes de chansons dites pop ou rock ? Quel enseignant d’allemand n’a pas alors envié au plus haut point ses collègues d’anglais en pensant à tout l’éventail riche et varié que la musique anglo-saxonne ou américaine était en mesure de proposer ? Et bien cet adage est dorénavant révolu. Les cours d’allemand peuvent en effet maintenant aussi vibrer aux sons et aux accords métalliques des guitares électriques tout en décryptant les rouages du fonctionnement de la langue de Goethe. Rien de tel que d’inviter le groupe de métal industriel allemand le plus célèbre au monde RAMMSTEIN à une de ses séquences d’enseignement.

Comment ne pas comprendre le sens du verbe de modalité « wollen » (vouloir) et ne pas en retenir sa conjugaison au présent, au son de la voix de basse baryton de Till Lindemann, le chanteur du groupe, qui martèle « Ich will ! » (« Je veux ! ») durant tout l’opus ? De même, comment ne pas retenir l’adjectif possessif « euer/eure » (votre/vos) lorsque ce même Till vous exhorte à lever les bras en ordonnant « Ich will eure Hände sehen ! » (« Je veux voir vos mains ! ») ? Et comment ne pas assimiler la structure syntaxique du verbe conjugué à la fin de la proposition subordonnée quand Till, toujours lui, nous demande de le comprendre : « Ich will, dass ihr mich versteht ! » ?

Ich will dass ihr mir vertraut

Ich will dass ihr mir glaubt

Ich will eure Blicke spüren

jeden Herzschlag kontrollieren

Ich will eure Stimmen hören

Ich will die Ruhe stören

Ich will das ihr mich gut seht

Ich will dass ihr mich versteht

Bien évidemment il est tout à fait possible, voire recommandable d’agrémenter cette séquence d’enseignement en visionnant le fameux clip tourné par les Berlinois, que sont les membres du groupe RAMMSTEIN, à Berlin même en août 2001. Il s’agit là d’une inestimable et merveilleuse opportunité pour faire un petit détour par les méandres de l’histoire allemande récente. En effet le groupe, originaire de Berlin-Est, a obtenu l’autorisation de réaliser son clip dans les murs du Palais de la République, symbole du pouvoir communiste de feu la République Démocratique Allemande, bâtiment condamné à la destruction complète en 2006, en raison de l’amiante présente dans la totalité de sa structure. Ce clip nous propose ainsi une promenade au sein du centre historique de Berlin. Nous pouvons y entr’apercevoir la cathédrale de Berlin située sur l’Île aux Musées enlacée dans la Spree, fleuve mythique de la capitale allemande.

Il ne s’agit là que d’un exemple du répertoire abondant, riche et varié de RAMMSTEIN. Sur l’album « Reise, Reise » (« Voyage, voyage »), la balade apaisante « Los » offre à l’auditeur toutes les déclinaisons de ce suffixe/préfixe aux facettes si multiples. Paul Landers et Richard Kruspe, les deux guitaristes du groupe, nous accompagnent dans ce labyrinthe de sens et leur dernier accord nous laisse tout étourdis à la fin de cette ribambelle de significations.

Wir waren namenlos

Und ohne Lieder

Recht wortlos

Waren wir nie wieder

Etwas sanglos

Sind wir immer noch

Dafür nicht klanglos

Man hört uns doch

Nach einem Windstoß

Ging ein Sturm los

Einfach beispiellos

Es wurde Zeit

Los

Ecouter RAMMSTEIN, c’est aussi entendre les messages que le groupe souhaite transmettre à son public. Leurs textes, provocants certes, appartenant néanmoins au registre de la poésie contemporaine, représentent un vivier inépuisable de thèmes socio-culturels propres à notre siècle sur lesquels le groupe ne tarit de s’exprimer. Reste à en piocher un pour lancer un débat animé au sein d’une même classe, le tout pimenté du clip vidéo, dont seul RAMMSTEIN détient le secret, et voilà une séquence d’expression orale que l’enseignant d’allemand peut articuler autour d’un thème lexical précis. Même les tempéraments les plus timides ne pourront se retenir et se jetteront à bâton rompu dans la discussion et seront surpris de leurs capacités à s’exprimer oralement en langue allemande.

Pensons à la chanson « Mutter » (Mère) dans laquelle le groupe met en garde ses auditeurs sur le clonage des êtres vivants ainsi que sur la recherche génétique en laissant un Till, enchainé et enfermé dans une cage dans le clip vidéo, maudire une mère qu’il n’a pas eue et lui jeter un sort des plus funestes. Voici un support parfait pour aborder et exploiter en cours le vocabulaire scientifique propre à la recherche médicale et à la recherche génétique. Et pourquoi ne pas saisir l’occasion pour mettre en place un projet transversal en collaborant avec les collègues de biologie ou de philosophie ?

Les chansons de RAMMSTEIN permettent par ailleurs de faire des petites escales dans la littérature allemande, car nombreux sont leurs textes faisant référence à des grands auteurs classiques et non des moindres tels que Johann Wolfgang von Goethe ou Bertolt Brecht. Il est donc tout à fait pertinent d’élaborer des séquences d’enseignement mettant en parallèle le texte « Dalaï Lama » avec le chef d’œuvre de Goethe « Der Erlkönig » (« Le Roi des aulnes »), « Mein Herz Brennt » (Mon cœur brûle) avec le non moins célèbre conte de E.T.A Hoffman, « Der Sandmann » (Le Marchand de sable) ou encore « Haifisch » (Requin) avec l’extrait de « Die Dreigroschenoper » (« L’Opéra des quat’sous ») de Brecht qu’est « Die Moritat vom Mackie Messer » (« La Complainte de Mackie Messer ») ainsi que « Rosenrot » (« Rose Rouge ») avec « Heidenröslein » (« Petite Rose »), un autre illustre poème de Goethe. La liste pourrait encore s’allonger tant Till Lindemann, auteur de tous les textes de RAMMSTEIN, s’applique à jouer avec la langue de Goethe et ne cesse d’immiscer insidieusement, pourrait-on presque dire, des allusions aux plus grands de la culture germanophone.

Vous l’aurez compris, les textes de RAMMSTEIN sont un vivier inépuisable où il reste encore tout à explorer, soit en solitaire en vissant tout simplement son casque sur les oreilles et en se laissant imprégner de toute l’énergie « rammsteinienne », soit au sein d’une classe en osant un enseignement décapant et provocateur de la langue allemande. Alors vous aurez tout compris de la philosophie des six Berlinois du groupe et vous verrez, encore plus surprenant, on y prend très vite goût !

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