Recension : « Faire trace » de la RDA disparue

par Paul Maurice, professeur d’histoire-géographie en section Abibac au lycée Albert Schweitzer (Le Raincy), doctorant en histoire contemporaine et membre du comité de rédaction de la Revue Abibac 

Nicolas Offenstadt, Le pays disparu. Sur les traces de la RDA, Paris, Éditions Stock, 2018, 250 p., 22,50€

Maître de conférences en histoire médiévale à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Nicolas Offenstadt est également spécialiste des questions mémorielles et de la Première Guerre mondiale. Dans cet ouvrage, il explore un nouvel objet de recherche, par son ancrage géographique et par sa chronologie, la RDA (1949-1990) comme pays disparu. Le livre, qui invite à un voyage sur les traces de l’Allemagne de l’Est, est en partie tiré de son expérience à Francfort-sur-l’Oder, ville située à la frontière germano-polonaise, où il fut invité à enseigner à l’Université Viadrina entre 2015 et 2017. Cependant Nicolas Offenstadt a arpenté durant plusieurs années tout le territoire de l’ex-RDA, bien qu’il confesse n’avoir jamais visité le pays avant sa disparition. Il constate ainsi tout au long du Pays disparu sa transformation en « un pays à l’horizontale », un pays « à la brocante » qui « se retrouve sur les tables des vide-greniers, par terre dans les hangars ou dans les usines abandonnées » (p.41).

C’est ici une démarche originale, celle de « l’exploration urbaine » (urbex), qui est mise en œuvre dans sa recherche des « traces ». Si l’« urbex » n’est pas l’apanage des historiens, Nicolas Offenstadt l’adapte au travail de l’historien qui se substitue ainsi à l’archiviste, n’ayant pu compiler ces « traces ». Il rappelle au début de l’ouvrage, lorsqu’il explique la démarche de son enquête, les règles essentielles à respecter par l’« urbexeur » : « Ne jamais casser ou briser pour entrer, ne rien dégrader, ne rien emporter car c’est retirer son cachet au lieu, ne pas divulguer les adresses pour éviter que les endroits abandonnés ne s’abîment de trop de visiteurs » (p. 35). Cependant, l’auteur confesse avoir dérogé parfois à la troisième règle, celle de tout laisser sur place. Ainsi, dans une usine abandonnée à Schwerin, il emporte le dossier « strictement confidentiel » de Harry, un chauffeur alcoolique, dont il essaie de reconstituer la biographie, à la manière de la micro-histoire (p. 59). La question se pose alors à l’historien s’il doit rencontrer les personnes, devenues malgré elles un objet d’étude par le simple hasard d’un dossier ramassé dans une usine ou bien acheté sur un marché aux puces.

La réflexion mise en œuvre est également celle de la relation de l’historien à ses archives, ordinairement monde très organisé et dont le classement répond à des règles précises, celle des différents ordonnancements archivistiques. Or, dans les lieux visités, les archives découvertes sont désordonnées, et si parfois les séries sont encore complètes, elles restent souvent dépareillées et dans un état de conservation très problématique, gisant dans certains lieux à même le sol.

Mais la recherche des « traces » ne se limite pas seulement à l’« exploration urbaine » qui conduit à la reconstitution de ces « histoires de vie » (chapitre 1) à travers les « objets errants » (chapitre 2). Nicolas Offenstadt mène également son enquête dans l’espace public, où les « traces » sont « effacées » (chapitre 3) ou « résistantes » (chapitre 4). Il s’interroge enfin sur ceux qui « font trace » en commémorant depuis 1990 une RDA disparue (chapitre 5) ou bien à travers la littérature et le cinéma (chapitre 6).

La démarche intime et personnelle, mise en avant et revendiquée par l’auteur, produit un essai historique qui tente de se dégager de la simple Ostalgie. Par ses enquêtes sur le territoire d’un pays disparu, Nicolas Offenstadt tente de redonner vie à cette « expérience ordinaire » que fut la vie quotidienne des Allemands de l’Est.

Un ouvrage polémique

La critique de Jean-Louis Georget

Le 18 septembre 2018, le professeur de civilisation allemande à l’Université Paris 3 Sorbonne Nouvelle Jean-Louis Georget publie une tribune dans le quotidien Libération[1], dans laquelle il conteste la pertinence de la réflexion de Nicolas Offenstadt. Il indique que la démarche de l’ouvrage « n’est pas sans poésie », mais que celui-ci oublie le fait que la RDA « n’a jamais été une entité qui a défendu la classe ouvrière ».

Pour Jean-Louis Georget, l’historien occulterait la caractéristique première de l’Allemagne de l’Est, celle d’avoir été un « État policier » auquel le voyageur occidental était immédiatement confronté lorsqu’il la visitait. De plus, en centrant son enquête sur des témoins défendant le « plein emploi » en RDA, l’auteur passerait sous silence les problèmes sociaux pourtant très présents à l’époque, comme par exemple le racisme envers les travailleurs du Vietnam et du Mozambique. L’enquête de Nicolas Offenstadt ferait de même oublier, selon Jean-Louis Georget, que représentait l’Occident en RDA. Il reproche enfin à Nicolas Offenstadt sa démarche, qu’il trouve peu convaincante, car il lui manquerait la « succession de ces moments » qui permettraient de mettre en perspective le quotidien décrit par l’historien.

La réponse de Nicolas Offenstadt

Dans une réponse publiée dans le même quotidien le 20 septembre 2018[2], Nicolas Offenstadt reproche à Jean-Louis Georget de ne pas avoir lu, ou de manière trop superficielle, son ouvrage. Il revient ainsi sur l’explication de sa démarche face aux critiques du professeurs en Études Germaniques.

Nicolas Offenstadt rappelle dans sa tribune qu’il s’agit d’ « un travail d’enquête sur les traces contemporaines de ce pays et la manière dont les acteurs se l’approprient et dont les historiens peuvent les aborder ». Ainsi, il prendrait bien en compte la « biographie » des objets découverts, comme l’indique la réflexion menée en introduction (p. 32). De plus, son ouvrage ne serait selon lui « en aucun cas […] une histoire par le bas, ni […] un bilan de la RDA », comme il l’explique également dès l’introduction (p. 29).  Selon lui, si tel avait le sens de sa démarche, la dimension policière aurait eu toute sa place dans l’ouvrage. Il reproche enfin la confusion faite par Jean-Louis Georget entre les propos des acteurs et ceux de l’auteur. À propos d’une « colonisation » menée par la RFA en Allemagne de l’Est après 1990 par exemple, Nicolas Offenstadt affirme n’avoir jamais repris le terme à sa charge.

Pour terminer, l’auteur rappelle que sa démarche n’était pas d’écrire une nouvelle étude sur les « évidences » du caractère dictatorial de la RDA, mais d’apporter une démarche historique et un regard nouveau sur ce pays.


[1] Jean-Louis Georget, « L’historien et le terrain : retour en RDA », Libération, 18 septembre 2018 ; https://www.liberation.fr/debats/2018/09/18/l-historien-et-le-terrain-retour-en-rda_1679479

[2] Nicolas Offenstadt, « Comment critiquer un livre sans l’avoir lu ? », Libération, 20 septembre 2018 ;  https://www.liberation.fr/debats/2018/09/20/la-reponse-de-nicolas-offenstadt-a-jean-louis-georget-comment-critiquer-un-livre-sans-l-avoir-lu_1679991

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