Berlin et ses parcs, expression des natures urbaines.

par Jonathan Gaquère[1]

En organisant en 2007 la « longue journée de la nature urbaine » (« der lange Tag der Stadtnatur ») qui rassemble désormais chaque année plusieurs dizaines de milliers de personnes à travers près de 500 rassemblements, la ville de Berlin confirma son rôle de ville pionnière dans la conception de nouvelles relations entre les espaces urbains et la nature.

C’est que Berlin est à cet égard une ville singulière. Cette singularité ne doit cependant pas faire oublier que les espaces de nature – loin du discours consensuel véhiculé par la communication publique – sont des espaces de revendication et d’affirmation sociale au sein des agglomérations contemporaines. Cet article a pour objectif de mettre en avant le rôle des parcs urbains dans les dynamiques territoriales intra-urbaines.

Il s’agira d’expliquer dans un premier temps en quoi Berlin peut être qualifiée de ville de la nature urbaine. L’analyse des parcs urbains amène néanmoins dans un second temps à distinguer plusieurs natures urbaines au sein de l’agglomération berlinoise.

1 – Berlin, ville de la nature urbaine 

Un contexte historique favorable aux espaces de nature intra-urbains

L’importance des espaces de nature au sein de l’agglomération berlinoise s’explique en premier lieu par la croissance urbaine tardive de Berlin. Peuplée de seulement une dizaine de milliers d’habitants à l’arrivée des huguenots français à la fin du XVIIe siècle, Berlin s’est avant tout développée au XIXe siècle avec l’industrialisation, puis avec son statut de capitale de l’Empire allemand fondé en 1871. La densification du centre historique, abrité derrière les remparts, fut donc limitée, comparativement à d’autres villes comme Paris. La rapidité du développement industriel explique également la rapide expansion de l’agglomération berlinoise qui ne comptait qu’un million d’habitants vers 1880 mais près de 4,5 millions au début de la Seconde Guerre mondiale. Les principes d’une ambitieuse fusion communale furent été arrêtés dès avant le premier conflit mondial et présentés lors de l’exposition internationale d’urbanisme du Grand-Berlin en 1910, mais elle ne fut réalisée qu’en 1920 (Groß-Berlin-Gesetz).Au total, ce ne sont pas moins de sept villes, cinquante-neuf Landgemeinde (l’équivalent des communes rurales) et vingt-sept Gutsbezirke (circonscriptions) qui fusionnèrent. De vastes espaces non urbanisés furent donc intégrés au sein du Grand-Berlin. Des réserves foncières avaient déjà été constituées au cours de la Première Guerre mondiale afin de pouvoir répondre aux objectifs du développement urbain, par exemple au sud-est de Berlin avec la forêt de Köpenick.

La Seconde Guerre mondiale et surtout la guerre froide renforcèrent la présence des espaces de nature dans Berlin. Le second conflit mondial avait tout d’abord amené les Berlinois, à l’instar des habitants des autres villes allemandes, à constituer des Trümmerberg (sorte de collines artificielles composées à partir de 1945 de gravats provenant des immeubles détruits par les bombardements). Des parcs publics furent ainsi créés sur ces décombres : Volkspark Friedrichshain, Volkspark Prenzlauerberg, Volkspark Humboldthain.

Mais ce sont avant tout les conséquences urbanistiques de la bipartition de Berlin qui conditionnèrent l’émergence de vastes espaces de nature au sein de l’agglomération[2] (J. Lachmund, 2013). La ville de Berlin-Ouest fut en effet pendant plus de 40 ans privée d’un accès direct à la campagne. Combinée au manque d’attractivité et au dépeuplement de la ville dûs à l’isolement de Berlin-Ouest, cette contrainte explique la volonté de ne pas densifier la ville de Berlin-Ouest. La forêt de Grünewald fut ainsi préservée de l’urbanisation et du développement industriel. De surcroît, la construction du Mur de Berlin (1961) et son ouverture (1989) provoquèrent l’apparition de friches urbaines et industrielles. Citons notamment celles de Gleisdreieck et du Südgelände. Au sein de ces friches urbaines, se développa de manière spontanée une diversité biologique tout à fait étonnante.

A ces facteurs historiques, il convient d’ajouter le rôle joué par certains acteurs politiques et universitaires.

Le rôle des acteurs

            La conception des parcs publics à Berlin fut au XIXe siècle relativement proche de celle des autres agglomérations européennes. Suite aux épidémies de choléra, les agglomérations de Londres et de Paris avaient favorisé la multiplication des espaces verts dans une approche hygiéniste. Mais « c’est à Berlin que la notion de système d’aération aux quatre points cardinaux de l’agglomération est le plus explicitement mis en œuvre par la municipalité socio-démocrate de Karl-Theodor Seydel ; pour compléter la Friedrichshain (réaménagée en 1875) à l’est et le Parc de Treptow au sud (réaménagé en 1875), la Humboldthain au nord est acquise et aménagée par la ville (1870-1873), le Tiergarten formant le maillon manquant à l’ouest »[3] . Ces réalisations s’accompagnèrent à Berlin d’une tendance sociale plus marquée au début du XXème siècle, notamment sous l’influence de Martin Wagner, architecte et urbaniste de l’Université technique de Berlin, qui publia en 1915 une thèse intitulée Die sanitäre Grün der Städte: ein Beitrag zur Freiflächentheorie (Les espaces verts sanitaires des villes, une contribution à la théorie des espaces libres).

C’est enfin au sein de l’Université technique (Technische Universität) que se développa un milieu scientifique capable de concevoir une autre forme de rapport à la nature, de théoriser puis de mettre en œuvre au sein de l’urbanisme berlinois le concept de nature urbaine. Jens Lachmund, dans son ouvrage Greening Berlin déjà évoqué, insiste particulièrement sur ce point pour expliquer l’exception berlinoise. Herbert Sukopp, écologue à l’Université libre de Berlin (Freie Universität Berlin) se spécialisa en effet dans les années 1970 dans l’étude de ces friches. Ces recherches furent reprises et théorisées sous le concept de « nature urbaine » (Stadtnatur) par Ingo Kowarik (I. Kowarik, 1992). Ce dernier distingue quatre types de nature au sein des espaces urbains (cf. figure n°1). La première nature, la nature préhistorique, correspond aux héritages biophysiques qui ont précédé l’implantation humaine. La seconde renvoie à la nature néolithique au sein de laquelle les espaces agricoles tenaient une grande place. La troisième est celle des jardins de l’époque moderne où la mise en valeur des éléments végétaux n’a pas pour but la production alimentaire mais l’élaboration… d’un cadre prestigieux. C’est la nature des jardins princiers…

Figure n°1 : Les quatre natures selon Ingo Kowarik  
Source : Kowarik I., Bartz R., Brenck M., 2016, Ökosystemleitungen in der Stadt. Gesundheit schützen und Lebensqualität erhöhen, Berlin.    

Enfin, la quatrième nature est constituée de plantes ou d’animaux allochtones qui se développent dans les espaces urbains de manière « sauvage » (wild) c’est-à-dire spontanée sans intervention humaine. C’est notamment le cas dans les friches urbaines et industrielles précédemment évoquées. Ces quatre natures ont des caractéristiques écologiques différentes. Les deux premières natures sont dominées par des plantes autochtones (issues de l’écosystème local) tandis que la proportion des plantes allochtones (provenant d’autres écosystèmes) augmente pour les deux dernières natures. Ainsi, en combinant ces quatre natures au sein des espaces urbains, la biodiversité se trouve accrue par l’association de plantes autochtones et allochtones.

Les recherches d’H. Sukopp sur l’écologie urbaine et la Stadtnatur d’I. Kowarik furent précocement transmises et diffusées à Berlin. Jens Lachmund démontre comment, en près d’un demi-siècle, furent formées au sein de l’Université technique plusieurs générations d’étudiants. Ainsi, au centre du triangle de l’urbanisme berlinois formé par des scientifiques, des fonctionnaires et cadres territoriaux et des responsables d’associations environnementales (cf. figure n°2), se situe l’Université technique qui servit en quelque sorte d’incubateur pour l’émergence et le développement de la Stadtnatur.

Si le contexte historique de la guerre froide a contribué à singulariser Berlin dans son rapport aux espaces de nature, c’est avant tout la valorisation de cette singularité au sein des universités berlinoises qui permit le développement d’une nature urbaine spécifique à Berlin. Cette nature urbaine se révèle toutefois très contrastée au sein des parcs berlinois.

2 – De la nature urbaine aux natures citadines

Lorsque F. Debié étudia au début des années 1990 les parcs berlinois, il s’était « limité à l’étude des parcs et jardins du centre des capitales européennes » [4] car ceux-ci « ont servi de modèles aux aménagements de la banlieue plus lointaine » [5]. Ce constat, si tant est qu’il fût valable au début des années 1990, ne l’est plus actuellement. La comparaison entre le parc de l’hypercentre de Berlin – le Tiergarten – et d’autres parcs plus récemment aménagés – le parc Gleisdreieck et le Tempelhofer Feld – montre la différenciation croissante des parcs urbains, et, par conséquent, le rôle croissant de ces parcs dans les dynamiques territoriales des agglomérations contemporaines.

 « A chacun sa nature »

            Avant de comparer différents parcs urbains de Berlin, il importe de rappeler les récents apports de l’anthropologie et de la sociologie. Philippe Descola, anthropologue, a démontré dans son ouvrage de référence Par-delà nature et culture [6], la nécessité de dépasser le clivage nature/société ou nature/culture hérité du naturalisme. Ce dernier est spécifique à l’Occident et fut marqué par l’héritage de la philosophie grecque, mais surtout du christianisme et des Lumières. Dans la Genèse, Dieu place les hommes au-dessus de la nature et leur donne une mission : « Soyez féconds, multipliez-vous, remplissez la terre et soumettez-là. Dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel et sur tout animal qui rampe sur la terre » (Genèse, 1:28).  Et Descartes d’affirmer que le but de la science est de « se rendre maîtres et possesseurs de la nature » (Discours de la méthode, 1637).

            Bruno Latour[7] reprend cette critique du naturalisme mais la complète en appelant à concevoir un plurinaturalisme qui renoncerait au mononaturalisme, à savoir à l’usage de « la » nature au singulier. Selon lui, puisque la nature des uns n’est pas la nature des autres, l’emploi du singulier pour qualifier « la » nature est une ineptie. C’est en prenant appui sur ces réflexions que nous distinguerons au sein de la nature urbaine d’I. Kowarik, une nature[8] patrimoniale – celle du Tiergarten – et une nature citadine – celle du parc Gleisdreieck et du Tempelhofer Feld.

Le Tiergarten : une nature patrimoniale

            Fortement détruit et déboisé après la Seconde Guerre mondiale et le blocus de Berlin, le Tiergarten fut entièrement réaménagé à partir de 1949. Souhaitant rompre avec l’héritage monarchique des Hohenzollern, les Alliés déplacèrent les nombreuses statues installées en hommage à la dynastie prussienne. Les Britanniques, en charge du Tiergarten puisqu’il était situé au sein de leur zone d’occupation, s’opposèrent également à la restauration des allées baroques du parc, jugés synonymes de l’ordre monarchique Hohenzollern. Ils favorisèrent dans les années 1950 des éléments paysagers typiques des jardins anglais alternant chemins sinueux, paysages de clairières et d’eaux (figures n°3 et 4). Dans les années 1970, des projets d’aménagements d’espaces sportifs existèrent pour le Tiergarten. A l’instar de Central Park au sein duquel des terrains de base-ball ont été créés, des terrains de tennis et des pistes de patinage devaient y voir le jour.

Figure n°3 : le plan de la Zeltenplatz en 1795 Source : Landesdenkmalamt (Hrsg.), 1993, Parkpflegewerk, Büro Wörner.  
Figure n°4 : le plan de la Zeltenplatz en 1984 Source : Landesdenkmalamt (Hrsg.), 1993, Parkpflegewerk, Büro Wörner.  

            Mais le début des années 1980 fut marqué par le tournant patrimonial que décida Klaus von Krosigk, directeur de l’aménagement des jardins historiques de Berlin, nouvellement nommé, si bien que ces projets d’espaces récréatifs ne virent pas le jour. L’île de la reine Louise – la personnalité la plus appréciée de l’histoire prussienne – fut restaurée et le Tiergarten retrouva, à partir de 1984, sa configuration baroque comme le montre la figure n°5 où les allées rectilignes et monospécifiques (une seule essence d’arbres) sont clairement observables.

Figure n°5 : les allées rectilignes de la Zeltenplatz et le retour du baroque Source : http://www.berlin.de/senuvk/berlin_tipps/grosser_tiergarten/de/karte date de dernière consultation/  

 Le bassin de Vénus, les statues de Goethe, Lessing, Wagner, Mozart, Beethoven et Haydn furent également restaurés. Ainsi, c’est sous le signe du patrimoine que le Tiergarten fut réaménagé. Alors que, dans les années 1970, le souci de proposer un espace récréatif et des usages sportifs était en train de s’affirmer, c’est la conception d’une nature patrimoniale qui s’est imposée. Le tournant patrimonial s’inscrit dans le cadre du nouveau regard porté par les sociétés occidentales sur leurs monuments et sites historiques. La France connut la même évolution avec les lois Malraux de 1964 qui permirent dans les années 1970 et 1980 la restauration des centres historiques.

Depuis ce tournant patrimonial des années 1980, le Tiergarten s’est singularisé au sein de l’agglomération berlinoise. La fin de la guerre froide a amené au centre de Berlin une fréquentation touristique croissante, si bien que le Tiergarten, qui jouxte la Porte de Brandebourg, le Reichstag et la Potsdamer Platz, est de plus en plus investi par les touristes. C’est donc dans ce parc que la République fédérale décida de construire les lieux de la « mémoire négative » (Marcel Tambarin) de la nation allemande. A proximité du Mémorial de la Shoah, furent construits le Mémorial aux homosexuels persécutés et le Mémorial aux Roms européens assassinés pendant le nazisme (figure n°6).

Figure n°6 : les lieux de la mémoire négative à l’est du Tiergarten. Réalisation: J Gaquère

Des allées rectilignes de la Zeltenplatz aux nouveaux lieux de la « mémoire négative » en passant par l’île de la reine Louise, le Tiergarten est devenu un espace de nature  – et donc aussi de culture – au sein duquel la fonction patrimoniale prédomine. Les terrains de tennis semblent désormais très éloignés… Correspondant à « ce qui est censé mériter d’être transmis du passé pour trouver une valeur dans le présent »[9] (O. Lazzarotti), le patrimoine qu’il soit national, prussien ou berlinois, a effectivement investi, non seulement le Tiergarten, mais également le centre de Berlin, nouvelle capitale de l’Allemagne réunifiée depuis 1990. Le Tiergarten est donc pris dans les dynamiques territoriales du quartier dans lequel il s’inscrit. Et force est de constater que la métropolisation a accentué la différenciation intra-urbaine. En effet, la nature aménagée au sein du Tiergarten diffère dorénavant fortement de celle aménagée au sein des nouveaux parcs de Berlin. La comparaison avec le parc Gleisdreieck témoigne de ces différences.

Le parc Gleisdreieck : la lente émergence d’une nature citadine

L’histoire du parc Gleisdreieck est une histoire mouvementée. Située dans la partie ouest de Berlin mais permettant de desservir la partie est, l’ancienne gare d’Anhalt fut confiée en 1945 au commandement soviétique afin d’optimiser le réseau de transport ferroviaire. Le blocus de Berlin (1948-1949) et la réaction occidentale qui suivit mirent fin au trafic vers et depuis la gare d’Anhalt, si bien que cet espace ne fut plus utilisé. Une nature du quatrième type (allochtone) – selon la théorie d’I. Kowarik – émergea donc sur cette friche logistique et représenta un apport conséquent de biodiversité. Or, une autoroute, la Westtangente, devait être construite au milieu des années 1970 pour désenclaver le centre de Berlin-Ouest. En réaction à ce projet, une initiative citoyenne (Bürgerinitiative Westtangente) fut initiée et, après quarante ans de contestation puis de concertation, le parc Gleisdreieck ouvrit ses portes en 2013 .

Le parc Gleisdreieck est en effet issu d’une mobilisation exceptionnelle des habitants qui a conduit à une grande diversité des usages au sein du parc. Par exemple, le Bienengärtchen (jardinet des abeilles) propose d’initier tous ceux qui le souhaitent à l’apiculture[10]. L’espace le plus intéressant est sans doute le Naturerfahrungsraum (l’espace d’expérience de la nature) situé à l’est du parc Gleisdreieck. Son objectif est de permettre aux enfants de développer dans un cadre ludique leurs relations avec des éléments biophysiques variés. La topographie de cet espace varie en fonction des souhaits exprimés par les habitants. Les enfants peuvent y construire des cabanes avec des branches entreposées à cet effet, y jouer avec des cailloux, simuler un torrent, faire des ponts… Les figures n°7 et 8 permettent de visualiser cet espace naturel récréatif étonnant, issu de la concertation avec les usagers. La relation spécifique que la société allemande entretient avec les éléments biophysiques, au travers par exemple des écoles Steiner, est ici observable. A travers cet espace d’expérience de la nature, les enfants – mais aussi les parents – sont censés développer leurs facultés intellectuelles individuelles et collectives. Cet espace d’expérience de la nature est un espace de forte mixité sociale et culturelle favorisant « l’auto-visibilité de la ville  » (J. Lévy).

Figure n°7 : le Naturerfahrungsraum 

Source: https://gruen-berlin.de/gleisdreieck/angebote/der-naturerfahrungsraum (07/06/2018)

Figure n°8 : le Naturerfahrungsraum .

Source: https://gruen-berlin.de/gleisdreieck/angebote/der-naturerfahrungsraum (07/06/2018)

Le jardin interculturel « Parfum de roses » (Interkulturelle Garten Rosenduft) est un autre exemple d’espace issu d’initiatives individuelles (figures n°9 et 10). Géré par l’association Südost Europa Kultur (littéralement « Culture Europe du Sud ») fondée  en 1991, ce jardin fut initialement entretenu par huit femmes immigrées d’ex-Yougoslavie. Traumatisées par la guerre, certaines femmes n’osaient sortir dans les espaces publics[11]. Ce jardin a donc permis de renforcer les liens sociaux auprès de populations fragilisées, en dépassant parfois des antagonismes nationalistes exacerbés pendant la crise yougoslave. Begzada Alatovic, responsable du jardin interculturel, souligne cette dimension psychologique fondamentale : « Certaines étaient auparavant dans des camps, avaient traversé des périodes difficiles et n’osaient même pas prendre le métro ici à Berlin. Maintenant, elles sont sorties de leurs appartements et ont trouvé une occupation en dehors de leur famille »[12]. Ce témoignage atteste que toute intégration sociale est avant tout une intégration spatiale. 

Figure n°9 : le jardin interculturel « Parfum de roses »

Source: https://gruen-berlin.de/gleisdreieck/angebote/der-interkulturelle-garten-rosenduft (07/06/2018)

Figure n°10 : le jardin interculturel « Parfum de roses »

Source: https://gruen-berlin.de/gleisdreieck/angebote/der-interkulturelle-garten-rosenduft (07/06/2018)

Ces exemples montrent donc, à la différence du Tiergarten, la participation active de citoyens et d’usagers dans l’aménagement du parc. Le maître d’ouvrage Grün Berlin, représentant ici le Sénat de Berlin et les pouvoirs publics, n’est pas le seul acteur de l’aménagement. Regina Krokowki, animatrice pour Grün Berlin du groupe de travail de la partie orientale du parc (située sur le district de Friedrichshain-Kreuzberg) reconnait d’ailleurs avoir sous-estimé le besoin d’initiatives et d’auto-gestion dans l’aménagement de ce dernier[13]. Cette tendance n’est pas spécifique au parc Gleisdreieck.

 Le jardin partagé Allmende Kontor (« Comptoir général ») du Tempelhofer Feld (parc urbain aménagé sur l’emplacement d’un ancien aéroport) est en effet devenu le symbole d’une nature facilitant les interactions sociales et œuvrant pour le vivre-ensemble. Gerda Münnich, responsable de l’association Allmende-Kontor, explique le rôle de cet espace dans les dynamiques sociales de Berlin :

Le choix des personnes autorisées à s’installer ici est un choix compliqué. Nous n’avons pas de places pour tout le monde. Nous avons une liste d’attente de plus de 200 personnes pour déjà 700 inscrits. Au début, on nous reprochait d’être un jardin russe parce que nous avions beaucoup de Russes. Mais nous sommes un jardin interculturel. Nous privilégions donc – et c’est d’ailleurs pour cela que nous avons été choisis – les personnes d’origine étrangère. Et donc oui, nous avons de plus en plus de Turcs. Mais c’est assez récent car, au début, les hommes turcs se méfiaient… Ils voulaient contrôler leurs femmes. Il a fallu un certain temps pour que les femmes turques puissent venir seules ici sans être accompagnées. Aujourd’hui, elles peuvent aller seules au marché, à l’école… et ici ![14]

Le Tempelhofer Feld, contrairement au Tiergarten, favorise donc les interactions sociales et permet d’intégrer de la ville dans l’urbain. Et Christoph Schmidt, président du comité-directeur de la fondation Grün Berlin, souligne cette nouvelle tendance des espaces publics et des parcs :

Le parc Gleisdreieck représente la société urbaine. A mesure que la ville change, l’avenir du parc change. Les citoyens se réapproprient les espaces libres. Cette prise de conscience n’existait pas il y a 15 ans (…). La société urbaine change, dans les 10-15 dernières années l’espace public a acquis une importance croissante. Des espaces publics libres sont dorénavant utilisés de manière très différente. Cela nous a appris que nous devons être ouverts pour les exigences futures. C’est pourquoi il y a l’aménagement dynamique du parc. Nous attendons d’observer les évolutions dans l’utilisation actuelle du parc. Ainsi nous sommes bien préparés pour l’avenir et pour les changements d’usages potentiels. A cela s’ajoute un conseil consultatif du parc constitué de différents groupes d’utilisateurs et chargé de proposer de nouveaux aménagements[15] .

L’aménagement du parc Gleisdreieck ne saurait donc être finalisé puisqu’il est prévu que celui-ci soit constamment adapté aux demandes et aux besoins des utilisateurs. En facilitant les interactions sociale au sein des espaces urbains, en favorisant « l’ auto-visibilité de la société urbaine » (J. Lévy), c’est un « droit à la ville » (H. Lefebvre) qui est proposé par ces espaces de nature. Henri Lefebvre avait en 1967 pointé le risque d’éclatement social au sein des agglomérations urbaines et regrettait que ces dernières soient de moins en moins animées par la vie urbaine et par ce que Paul Claval désigna comme un « lieu de maximalisation des interactions sociales »[16]. L’exemple du jardin partagé Allmende Kontor et du parc Gleisdreieck témoigne du rôle que les parcs peuvent jouer afin de permettre ce « droit à la ville » et ce « droit à l’individualisation dans la socialisation »[17]. En permettant le développement des interactions sociales, ils favorisent la citadinité et c’est cette nature citadine du parc Gleisdreieck qui a enthousiasmé Marc Augé : « Progressivement, les anciennes oppositions (centre/périphérie, ville/campagne) disparaissent ou évoluent vers de nouveaux rapports. Le monde est de plus en plus urbain, mais la ville change : elle s’étend et devient en même temps plurielle. Berlin a assumé en la matière un rôle d’avant-garde avec la prise en compte de la volonté déclarée de ses habitants de s’approprier les espaces, ces derniers devenant, d’après les dynamiques actuelles, des espaces ouverts. A cet égard, le parc Gleisdreieck revêt un caractère symbolique tant au niveau de la planification urbaine qu’au niveau démocratique »[18].

Si Berlin, réputée « ville verte », fait figure de pionnière dans la valorisation des espaces de nature, la comparaison entre le parc Tiergarten et le parc Gleisdreieck a permis de montrer la diversité des aménagements possibles au sein des parcs urbains. A la nature patrimoniale du Tiergarten, orchestrée par les pouvoirs publics nationaux et locaux et valorisée par les flux touristiques, s’oppose une nature citadine, aménagée en concertation avec les usagers et permettant le « droit à la ville ». L’hypercentre de la métropole berlinoise s’oppose ici aux espaces du reste de l’agglomération. Les espaces de nature que sont les parcs urbains témoignent donc des dynamiques intraurbaines.

Bibliographie :

Franck Debié, Jardins de capitales : une géographie des parcs et jardins publics de Paris, Londres, Vienne et Berlin, Paris, Éditions du CNRS, 192, 295 p.

Philippe Descola, Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard, 2005, 623 p.

Ingo Kowarik, « Das Besondere der städtischen Vegetation», Schriftenreihe des Deutschen Rates für Landespflege, n° 61, 1992, pp.33-47.

Jens Lachmund, Greening Berlin: The Co-Production of Science, Politics, and Urban Nature, Cambridge, MIT Press, 2013, 320 p.

Bruno Latour, Les Politiques de la nature. Comment faire entrer les sciences en démocratie ?, Paris, La découverte, 2005, 383 p.

Henri Lefebvre, Le Droit à la ville, Paris, Anthropos, 2009 [1967], 135 p.


[1] Jonathan Gaquère a soutenu en mars 2018 sa thèse intitulée Les natures du Tiergarten de Berlin», sous la direction de P. Picouet et de J. Vaillant. Cet article reprend certains points de ses recherches.

[2] Jens Lachmund, Greening Berlin: The Co-Production of Science, Politics, and Urban Nature, Cambridge, MIT Press, 2013, 320 p.

[3] Franck Debié, Jardins de capitales : une géographie des parcs et jardins publics de Paris, Londres, Vienne et Berlin, Paris, Éditions du CNRS, 1992, p. 179.

[4] Franck Debié F., Jardins de capitales, op. cit.,1992, p. 20.

[5] . Ibid.

[6] Philippe Descola, Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard, 2005, 623 p.

[7] Bruno Latour, Les Politiques de la nature. Comment faire entrer les sciences en démocratie ?, Paris, La découverte, 2005, 383 p.

[8] Le concept de nature prend ici le sens d’un aménagement d’éléments biophysiques.

[9] Olivier Lazzarotti, « Patrimoine » dans Lévy J., Lussault M. (dir.), 2013, Dictionnaire de la géographie et de l’espace des sociétés, Paris, Belin, 2013, p. 748 

[11] Senatsverwaltung für Stadtentwicklung und Umwelt (Département du Sénat pour le développement urbain et l’environnement), 2013, Der Park am Gleidreieck. Idee, Geschichte, Entwicklung und Umsetzung (le parc à Gleisdreieck. Idée, histoire, développement et réalisation), Medialis Offsetdruck, p. 82.

[12] Ibid., p. 85

[13] Ibid., p. 75

[14] Entretien réalisé le 20 juillet 2016.

[15] Lichtenstein A, Mamelli F., 2015, Gleisdreick. Parklife Berlin, Bielefeld, p. 134-135.

[16] P. Claval, 1981, La Logique des villes, Paris, Broché, 633 p.

[17] Lefebvre H., 2009 [1967], Le droit à la ville, Paris, Anthropos, p. 125.

[18] Augé M., (préface), dans Lichtenstein A, Mamelli F., 2015, Gleisdreick. Parklife Berlin, Bielefeld, p. 8.


Le vrai bilinguisme ? – L’usage des langues dans les cours bilingues en Allemagne. (l’exemple de l’enseignement de l’histoire en Rhénanie-du-Nord-Westphalie)

Par Florian Niehaus[1]

Le système scolaire allemand est assez complexe : les 16 Bundesländer décident de façon plus ou moins autonome dans le domaine de l’éducation. C’est pour cela qu’il faudrait dire qu’il n’y a pas un seul, mais plutôt 16 systèmes scolaires différents en Allemagne, empreints de convictions politiques, de traditions et de tendances actuelles très variées.

Que les Länder, réunis au sein de la Kultusministerkonferenz (conférence fédérale des ministres régionaux chargés de l’éducation et des écoles, KMK), aient pris ensemble en 2013 une décision stipulant les principes et les perspectives de l’enseignement bilingue en est d’autant plus remarquable. C’est aussi une bonne chose, car il n’existait (et n’existe) aucune unanimité quant au rôle des deux langues et à leur relation réciproque dans ce format particulier.

 « Les débuts de l’enseignement bilingue dans la République fédérale tirent leur origine de la réconciliation franco-allemande après la Seconde Guerre mondiale, réconciliation qui s’est manifestée par le traité de l’Elysée de 1963 » (KMK 2013, p. 3). Cela implique deux choses. Premièrement, c’est pour des motifs politiques que cet enseignement particulier est né, et non suite à des théories neurolinguistiques ou à des réflexions didactiques. Deuxièmement, c’était la langue française (et non une autre langue) qui jouait un rôle pionnier dans ce domaine, clairement dominé aujourd’hui, à regarder leurs chiffres sans cesse croissants, par des projets anglo-allemands.

1. Le paysage bilingue : organisation et standardisation

Donnons quelques éléments concrets. Parmi plus de 3 100 Gymnasien (lycées, à partir de 10 ans) allemands, 90 environ disposent d’une section bilingue franco-allemande (soit 3% du total). Toutefois, tous ne permettent pas l’obtention de l’Abibac. Ce chiffre reste relativement constant, même s’il est plutôt en recul à long terme. Les écoles de ce type se sont associées dans un organisme assez souple, Libingua ou « Fédération des lycées à section bilingue franco-allemande en Allemagne », pour un échange professionnel régulier.

Les exemples concrets qui seront développés dans cet article concerneront toujours la Rhénanie-du-Nord-Westphalie (NRW). Ce Land, le plus peuplé d’Allemagne (avec par exemple les agglomérations de Cologne et de Düsseldorf, le bassin de la Ruhr…), représente – avec les régions frontalières de la Sarre, de la Rhénanie-Palatinat et du Bade-Wurtemberg – un des centres de gravité géographiques de l’enseignement bilingue franco-allemand. Quelques-uns des seize Gymnasien dotés d’une section bilingue franco-allemande qui se trouvent en NRW appartiennent à la génération fondatrice de « l’idée bilingue ». De plus, le ministère de l’Education à Düsseldorf s’efforce, depuis longtemps déjà, de soutenir les écoles pour les questions didactiques et de créer un cadre normatif. Ces impulsions stimulent régulièrement les débats dans le réseau professionnel par le biais de Libingua, d’ailleurs toujours coordonnée à Cologne.

Il faut bien constater cependant que, malgré tous les efforts de coordination et de standardisation, chaque consensus dans ce domaine reste de nature assez générale. Aussi bien les écoles que les enseignants restent très libres quant à l’interprétation, mais surtout à l’application pratique, de ces prescriptions. Ainsi ne peut-on pas parler d’une forme normalisée de l’enseignement bilingue – ni dans un seul Land, ni, a fortiori, dans l’ensemble de l’Allemagne.

2. Quelques principes théoriques

Aujourd’hui, il y a un consensus plus ou moins intangible sur l’essence de l’enseignement bilingue. En l’occurrence, il s’agit d’un enseignement dans une DNL qui se sert de la langue étrangère (L2, ici le français) en tant que langue de travail. Cela ne touche pas la priorité absolue de la transmission des compétences spécifiques (en histoire, en géographie…). Autrement dit, l’enseignement bilingue ne se considère pas comme une discipline auxiliaire de la formation linguistique. Néanmoins, la réflexion sur la langue, ou plutôt les langues, est une tâche majeure de ce genre de cours.

Il y a un deuxième consensus sur l’interprétation de l’expression « bilinguisme » (Zweisprachigkeit), même s’il existe nombre d’approches pratiques – pour ne pas dire idéologies. A première vue, il semble banal de constater que le mot « bilingue » implique l’usage de deuxlangues. Mais on a longtemps supposé que les élèves maîtrisaient de toute façon la langue maternelle (c’est-à-dire la langue primaire ou L1, car ce n’est pas la langue maternelle de tous les élèves), et que par conséquent il n’était pas nécessaire d’y réfléchir ou de l’utiliser dans le cours bilingue. Ce faisant, on ignorait le fait qu’il s’agit d’un langage technique, dont l’acquisition progressive est nécessaire même dans la L1.

Par ailleurs, l’enseignement bilingue, et ce dès ses débuts, ne s’est pas uniquement focalisé sur le développement linguistique, mais a aussi promu l’interculturalité ou, comme on le dit aujourd’hui, l’acquisition de compétences interculturelles (ou transculturelles). Il ne faut pas être philosophe du langage pour saisir le rapport direct entre la composante linguistique et l’aspect culturel. La langue est le porteur des « scripts culturels » (ensemble des associations liées à une certaine expression dans une certaine culture) : cela signifie que la culture se manifeste dans le langage, ou bien même ne se définit que par celui-ci. C’est probablement pour cette raison que le noyau de l’enseignement bilingue est traditionnellement constitué des matières d’imprégnation linguistique, et ce dans le domaine des sciences humaines, à savoir l’histoire, la géographie (deux matières séparées en Allemagne) et les sciences politiques. On peut ainsi supposer que chaque école à section bilingue offre des cours dans ces matières alors que l’enseignement bilingue dans les sciences naturelles ne s’est ajouté que plus tard au programme bilingue.

On peut ainsi conclure que les deux principaux buts de l’enseignement bilingue, buts étrangers à l’enseignement régulier, sont :

  1. La maîtrise des compétences spécifiques dans les deux langues, ou plutôt systèmes mentaux, nommé « doppelte Sachfachliteralität » (double compétence linguistique disciplinaire) ;
  2. La promotion des compétences interculturelles quant aux deux espaces culturels (cependant, nulle part ces termes ne sont définis. Ni l’espace culturel, ni les compétences, ne sont jamais explicités).

C’est au fond aux écoles de décider d’offrir ou non un enseignement bilingue, et, si elles le font, de choisir sa forme. Des modules limités dans le temps en sont la forme minimaliste et à peine réglementée. Au sein des écoles offrant un enseignement bilingue institutionnalisé, les cours bilingues en DNL font toujours partie d’un concept intégral : on tente de les harmoniser avec l’enseignement de la L2, auquel on concède des heures supplémentaires, surtout dans les premières années scolaires (5e et 6e classes). Il faut savoir que les enfants quittent les écoles primaires avec des connaissances fondamentales en anglais (à l’exception de quelques régions frontalières, comme par exemple le long de la frontière franco-allemande, où l’on apprend le français). L’apprentissage de la première langue étrangère commence officiellement pour ces élèves lorsqu’ils rejoignent, à l’âge de dix ans, les établissements d’enseignement secondaire. Dans les Gymnasien du type bilingue français-allemand, cette première langue étrangère est évidemment le français (l’anglais à partir de l’année suivante) dont l’enseignement bénéficie d’une ou deux heures supplémentaires par semaine. L’enseignement bilingue en DNL ne commence généralement que deux ans plus tard, souvent d’abord dans une seule matière, ensuite dans plusieurs (cf. fig. 1).

Les sections bilingues ne sont donc pas des classes dans lesquelles l’enseignement bilingue fait partie de l’emploi du temps dès le début et dans la plupart des matières (à la différence des modèles immersifs comme en Belgique). Toutefois, il ne s’agit pas non plus de classes qui suivent « seulement » quelques cours en L2. Le but est au contraire, dès le départ, l’interculturalité, que l’on systématise par la coordination systématique des cours bilingues avec les cours de langue, par leur intégration dans des projets scolaires comme des programmes d’échange et par la préparation ciblée aux diplômes bilingues.

3. Conséquences en pratique : l’enseignement de l’histoire en NRW

Il est bien évident que l’apprentissage de faits historiques ou l’accumulation de connaissances historiques ne peut pas être le seul, ni même le principal but de l’enseignement de l’histoire. Il y a au moins deux objections. D’une part, une compréhension constructiviste de la discipline, selon laquelle une histoire objective ne peut pas exister, car elle ne se construit que par l’acte de la narration. Ainsi faudrait-il plutôt parler « des histoires ». D’autre part, la concentration sur les connaissances est incompatible avec l’orientation vers les compétences, l’idée essentielle de tous les programmes scolaires depuis le milieu des années 2000 en Allemagne. Depuis lors, l’enseignement ne sert, officiellement, qu’à encourager des facultés spécifiques, tandis que le savoir technique n’est plus, en théorie, qu’un outil à leur service. Toutefois, on n’a nulle part renoncé à des sujets obligatoires qui correspondent toujours, grosso modo, au canon classique et mettent clairement l’accent sur l’histoire moderne depuis les Lumières.

En NRW, les programmes d’histoire décrétés par le ministère à Düsseldorf (les « Kernlehrpläne » toujours donnés par paire : un pour les 5e à 9e classes, l’autre pour les trois dernières années, la Oberstufe) sont également valables pour les cours d’histoire bilingues. Sauf concernant l’Abitur, il n’y a quasiment ni restrictions ni rajouts. Il incombe donc aux professeurs de découper ou de remanier les sujets historiques de manière à ce qu’ils conviennent aux exigences de l’enseignent bilingue et qu’ils deviennent fertiles pour celui-ci. Seule instruction : l’encouragement de la « compétence interculturelle » et de la « Bilinguale Diskurskompetenz » (compétence bilingue pour le débat et la réflexion historique). A interpréter par le professeur !

Jetons un œil à la dimension interculturelle des thèmes traités. On a déjà vu qu’il faut rapporter la formule de l’interculturalité aux deux espaces culturels, à voir celui de la L1 et celui de la L2.

Autrement dit : les sujets du cours d’histoire bilingue doivent être pertinents, dans la mesure du possible, à la fois pour la culture (historique) allemande et pour la culture (historique) française. Le modèle fréquemment cité du « triangle bilingue », d’après Wolfgang Hallet, illustre bien cette idée (cf. fig. 2). Il va de soi que ce filtre convient parfaitement à certains sujets historiques (comme Napoléon, la guerre franco-prussienne, les deux Guerres mondiales) alors qu’il provoque des problèmes incontestables et exige une grande créativité pour d’autres (p. ex. la République de Weimar, la RDA).

Pour l’instant, concentrons-nous sur l’aspect linguistique. L’expression « Bilinguale Diskurskompetenz » et la contrainte du programme d’histoire régulier (non-bilingue) impliquent incontestablement l’obligation d’un apprentissage dans les deux langues. Ainsi les profs sont-ils chargés de décider au cas par cas celle des deux langues qu’il faut mettre en avant. Il est évident que la compétence linguistique des élèves est d’une importance capitale pour ce choix.

A défaut d’un manuel bilingue on travaille généralement avec les manuels d’histoire-géo français, ce qui suffit parfaitement pour répondre à l’exigence d’utiliser le plus possible des matériaux authentiques. Mais assez souvent les élèves allemands sont tout simplement dépassés par les textes d’information en français (par ceux dans les livres allemands aussi, d’ailleurs !). Dans le domaine des sources primaires se pose une deuxième question : comment traiter les documents de langue allemande ? L’exigence d’une authenticité maximale des sources qu’on utilise exclut la possibilité de les traduire en français. Restent donc deux options : chercher une source alternative en français (qu’il faut trouver d’abord !) ou bien utiliser les textes allemands. Dans ce dernier cas il faut trouver un mode de didactisation en langue française (p. ex. par les consignes et les textes que les élèves doivent produire). Tout cela montre que l’étayage (le Scaffolding de J. Bruner) est un aspect crucial de la conception et de la préparation des cours bilingues. Le terme implique la mise en place d’un échafaudage autour des textes (ou images), c’est-à-dire qu’il faut construire des mesures de soutien pour le processus d’apprentissage, qui aident les élèves à surmonter des difficultés linguistiques et non-linguistiques. Ceci s’effectue par exemple par de simples annotations lexicales, mais aussi par des questions-clés ou des éléments graphiques.

En NRW, les élèves des sections franco-allemandes commencent d’habitude le cours d’histoire bilingue en 8e classe (cf. fig. 1). A ce moment, ils apprennent le français de façon plus ou moins intense depuis déjà trois ans, ce qui aboutit souvent à des résultats remarquables. Toutefois, ils ne sont guère capables de comprendre et de discuter les textes originaux en français, d’autant plus que le langage technique en histoire est à peine développé en langue maternelle. Leurs expériences dans ce domaine se limitent en effet à une seule année d’histoire en allemand, souvent avec une interruption d’une année scolaire, car l’histoire est l’une des matières qui n’est pas enseignée dans toutes les classes. Ceci montre bien l’enjeu : promouvoir les compétences à la fois au niveau des langues et en histoire en tant que discipline spécialisée. N’oublions jamais qu’il faut encore enthousiasmer les jeunes pour la matière la plus captivante, la langue étrangère et la plus belle du monde (au risque de laisser place à un découragement profond) !

Conclusion

Comme on le sait, les professeurs allemands enseignent, sauf à de rares exceptions, deux matières. Ceux qui enseignent l’histoire bilingue sont toujours par leur formation à la fois des professeurs d’histoire et des professeurs de français. Le grand défi est alors de ne pas abuser du cours d’histoire en faveur d’un cours de langue « prolongé ». Mais, à l’inverse, il faut aussi éviter un cours d’histoire « normal », quasiment traduit en français, dont la qualité interculturelle se contente d’enrichir l’enseignement d’un concept par des listes de vocabulaire. Certes, il y a aujourd’hui quelques possibilités de formation dans le domaine très spécialisé de l’enseignement bilingue. Mais, finalement, nous sommes des combattants solitaires, qui devons chercher l’échange avec les collègues. Il y en a peu, mais comme l’expérience le prouve, ils sont énormément motivés !

Liens :


[1] Florian Niehaus est formateur en histoire et en histoire bilingue pour le Land de Rhénanie-du-Nord-Westphalie. Il enseigne au Gymnasium Sankt Leonhard à Aix-la-Chapelle qui fait partie du réseau de l’association Libingua.

Territorialité et gentrification à Berlin : approche géohistorique

Par Sebastian Jung[1],

Berlin a changé. Ce leitmotiv des germanistes français tout comme des Berlinois eux-mêmes fait écho à des complaintes qui résonnent de toutes les métropoles du monde, a fortiori de tous les lieux de tourisme. Qualifiées de boboïsation de ce côté du Rhin, de gentrification (Gentrifizierung ou Verdrängungsprozess dans certaines versions germanisantes) ou de disneylandisation, elles décrivent des processus différents, qui se croisent et s’enchevêtrent et qui au fond décrivent un phénomène d’expropriation, qu’il soit matériel ou symbolique, dont découlent des phénomènes d’identification et de distinction sociales et spatiales.[2]

« La gentrification désigne une forme particulière d’embourgeoisement qui concerne les quartiers populaires et passe par la transformation de l’habitat, voire de l’espace public et des commerces. Cette notion s’insère dans le champ de la ségrégation sociale et implique un changement dans la division sociale de l’espace intra-urbain, qui passe aussi par sa transformation physique. À l’origine, gentrification est un néologisme anglais inventé en 1964 par Ruth Glass, sociologue marxiste, à propos de Londres. Le mot est composé à partir de gentry, terme qui renvoie à la petite noblesse terrienne en Angleterre, mais aussi, plus généralement, à la bonne société, aux gens bien nés, dans un sens péjoratif. Ce nouveau mot a donc à l’origine un sens critique par rapport au processus qu’il désigne. »[3]

Avec le slogan « arm aber sexy », la ville de Berlin se mettait elle-même en scène à la fin des années 2000 comme un espace des possibles. Une pauvreté réelle dans le cadre national, mais qui à l’échelle de la ville et du Land était assumée, comme le décrivait il y a 15 ans Boris Grésillon dans Berlin, métropole culturelle : la politique culturelle volontariste des acteurs publics était à l’origine d’un processus d’anoblissement de certains espaces urbains et d’une manière plus générale d’une transformation de la morphologie urbaine, réalisée en grande partie par des acteurs privés dans une logique marchande.[4]

15 ans plus tard Airbnb est dans toutes les bouches. Alors que la ville /le Land connaît un taux de pauvreté au-dessus de la moyenne nationale et que le rêve d’un cluster des startup se fait attendre, les investissements immobiliers étrangers affluent. Qu’ils soient bavarois, européens ou de fonds de pensions internationaux, pour les résidents la distance joue peu. Les années de luttes pour le lieu emblématique « Tacheles » ont caché des multitudes de micro-luttes, squats par Wohngemeinschaft, Kommune par usines ou aéroports désaffectés.

Si l’étude de la gentrification à Berlin a un sens, c’est moins pour en décrire un processus général et abstrait visible dans toutes les métropoles du monde, c’est-à-dire une vision du haut vers le bas, que par les réactions spatiales multiples venant du bas. Si Berlin est encore un haut lieu du débat de la gentrification (comme l’ont démontré récemment les débats autour de Andrej Holm, spécialiste de la gentrification à Berlin, étiqueté à gauche et écarté de la Humboldt Universität pour des liens avec la Stasi dans sa jeunesse[5]), c’est moins par le processus en lui-même, intimement lié à la mondialisation, que par la territorialité berlinoise. Ce que la géographie française qualifierait d’habiter.

Trois territoires de Berlin se prêtent en particulier à cette analyse, qui ne se confondent que très imparfaitement avec les divisions administratives des Bezirke et dont la dénomination dans l’usage courant traduit aujourd’hui encore la territorialité (illustrations 1) : Prenzlauerberg (Bezirk Pankow), où la gentrification est achevée depuis la fin des années 2000, Kreuzberg, et en particulier la partie Est longtemps dé »signée par son code postal S036, où la gentrification est en cours d’achèvement (Bezirk Friedrichshain-Kreuzberg) et la partie nord du Bezirk Neukölln, touché par la gentrification depuis les années 2010. Mais cette délimitation est elle-même le fruit d’une ancienne dénomination administrative, avant la réforme établissant 12 arrondissements en 2001. L’espace vécu (gelebter Raum) est davantage celui des quartiers (Kiez), généralement centrés autour d’une place ou d’une rue centrale dont ils portent le nom à l’exemple du Wrangelkiez ou Gräfekiez à Kreuzberg (l’illustration 2a reprend en partie cette dénomination en établissant un zonage que l’espace vécu ne connaît pas), que la ville tente de zoner et de gérer à travers les Bezirksregionen (ill. 2b).

Illustrations 1 : Anciens et nouveaux Bezirke de Berlin Source : http://www.wikipedia.de

1a Les Bezirke de 1920 à 2001                     

  1b Les Bezirke depuis la réforme de 2001

Illustrations 2 : Deux dénominations pour des territoires infra-administratifs. Source : http://www.berlin.de

2a Geschäftsstraßen in Kreuzberg                        

2b  Les Bezirksregionen administratives                         

Une telle étude s’inscrit naturellement dans le programme de géographie de la classe de première  centré autour des dynamiques des territoires dans la mondialisation (que ce soit à travers le thème de la compréhension des territoires de proximité, aménager et développer le territoire ou l’Europe dans le monde). Elle se prête aussi à une approche transdisciplinaire avec les cours d’Allemand, tant la gentrification est devenu un sujet de « civilisation allemande » invitant à une étude pour l’Abitur (Sachthema), que ce soit à travers l’étude de films (à titre d’exemple hambourgeois : Fatih Akin, Soul Kitchen), de romans portant sur Berlin (Comme Jan Peter Bremer, Der amerikanische Investor ; Inger-Maria Mahlke, Rechnung offen ; Juliane Beer, Kreuzkölln Superprovisorium ou encore Florian Scheibe, Kollisionen), de court-métrages (comme celui de Hans Weingartner, Der Gefährder sur l’histoire de Andrey Holm) ou de documentaires (comme Rosa von Praunheim, Überleben in Neukölln), sans même évoquer la multitude d’articles de presse, d’expositions d’art (dont de street art) ou de musiques évoquant ce thème.[6]

Une multitude d’approches possibles

L’ampleur du thème et de ses enjeux, de la bibliographie et des angles possibles, la multitude des approches envisageables par des collègues connaissant et visitant régulièrement Berlin avec leurs élèves rendrait caduque une proposition didactique sur un sujet que chaque enseignant saura s’approprier suivant les entrées qui l’intéressent.  Et des angles il y en a : partir de localisation des voitures incendiées (Stichwort : brennende Autos Berlin), de manifestations (Stichwort : Demos Gentrification Berlin), du Street Art, d’articles du quotidien berlinois Tagesspiegel ou de sites collectifs d’habitants, les entrées en la matière sont multiples. Tout autant les exemples de rénovations et réhabilitations contestées, d’aménagements remis en cause (comme Media Spree), de débats locaux autour de l’usage d’un lieu (à l’exemple du trafic de drogue dans le Görlitzer Park). Tout est spatialisé et spatialisable, à l’exemple du tube du groupe de Hambourg aujourd’hui dissout Wir sind Helden, « Denkmal », écrit et composé lors d’une résidence à Kreuzberg, et qui a priori semble bien éloigné de la gentrification quant à son thème : l’amour.

Illustration 3 : Wir sind Helden (Jean-Michel Tourestte), Denkmal, 2004

Illustration 4 :  Skizze des Liedes Denkmal

Legende

Die Geschichte spielt in einem Stadtviertel Das Stadtviertel ist nicht reich (üppig). Blick des Autors
                                                   
Das Denkmal      
„Sie“: Die neuen reichen Einwohner   Die Sängerin will das Denkmal zerstören

L’activité de compréhension linguistique (reposant un exercice cartographique simple) à compléter par les élèves et transcrite en termes spatiaux inscrit pourtant clairement la chanson dans le cadre de la gentrification, c’est-à-dire ici d’une expropriation symbolique rattachée ici au thème de la relation amoureuse.

Au fond, toutes les entrées induisent la question géographique première : Warum hier und nicht dort (pourquoi ici et pas ailleurs)?

Une approche notionnelle par la géohistoire

Ce n’est par conséquent pas par des exemples et des études de cas possibles, mais plutôt par une approche notionnelle que nous souhaitons aborder la question, afin qu’elle puisse servir de trame conceptuelle aux collègues enseignants en discipline non linguistique allemand. Deux processus sont placés au cœur de la réflexion (ill.5), à savoir la territorialité et la gentrification, dont le contact est au cœur des conflits. Les collègues n’auront aucun mal à trouver des documents contemporains sur l’aspect droit du schéma heuristique et qui au fond répondent à un processus qui n’est pas bien différent à Berlin qu’à Paris, Madrid, Londres ou Barcelone. C’est sur la partie gauche, consacrée à la territorialité, spécifiquement berlinoise (ou pour être plus précise spécifique à chaque Kiez), que nous allons nous pencher.

Illustration 5 : Die Gentrification im Spannungsfeld der lokalen Territorialitäten

Les trois espaces envisagés font historiquement partie du Berlin rouge, qui lors de la seconde  élection législative en 1932 plaçait le KPD devant le NSDAP, talonné de peu par le SPD : avec 25% des suffrages à Berlin, le parti nazi était loin de représenter une force majoritaire. Le patrimoine urbain témoigne aujourd’hui encore de ce passé ouvrier, comme la Heeresbäckerei à Kreuzberg, la Kulturfabrik à Prenzlauerberg et la multitude de Mietskasernen aujourd’hui encore visibles. Ils furent aussi les moins touchés par les destructions de la Seconde Guerre mondiale : « l’année zéro » ne fut pas celle de Prenzlauerberg, détruit à 10%, ou de Kreuzberg, détruit à 40%, en comparaison de Mitte (60%) ou de Tiergarten (50%). Une chance qui dans la frénésie de la reconstruction d’après-guerre devint un handicap : alors qu’à l’Est la Karl Marx Allee ou la Alexanderplatz jouirent d’une reconstruction à neuf, Prenzlauerberg ne fut pas touché par la réhabilitation. Du côté Ouest, le S036, la partie orientale de Kreuzberg se trouvait à la périphérie non seulement de Berlin Ouest, mais du rideau de fer à une plus petite échelle, c’est-à-dire un angle mort de l’aménagement urbain durant les années 1950-1970. Rien d’étonnant à ce que ces deux périphéries deviennent à partir des années 1970 des espaces de contestation, à l’Est comme à l’Ouest.

Rien d’étonnant non plus à ce que Prenzlauerberg abrite les églises protestantes au cœur de la révolution pacifique de 1989.[7] Kreuzberg devint quant à lui le refuge des jeunes ouest-allemands fuyant le service militaire en RFA (Berlin étant régi par un statut international, les Berlinois n’effectuaient pas à partir de 1955 de Wehrdienst) avant de se transformer en lieu de la contestation politique, visible lors des manifestation du 30 avril/1er mai avec ses échauffourées annuelles entre punk/alternatifs aujourd’hui qualifiés de black blocks et la police visible surtout à travers le Street Art, importé des Etats-Unis dans les années 1980 (ill. 7b). Dans ces périphéries de la guerre froide, la territorialisation fut avant tout celle des habitants. Die Wende, le tournant de 1990-1991, la réunification et la disparition d’une frontière, tout comme la victoire d’une pensée marchande et de la mondialisation, sonnèrent le glas d’une vie de quartier.

Illustration 7 a: La Hufelandstrasse N° 3 à Prenzlauerberg, 1987 et fin des années 2000.
Sources : http://www.tagesspiegel.de/mediacenter/fotostrecken/berlin/die-hufelandstrasse-1987-und-heute/1948284.html?p1948284=14#image et http://www.geo.de/GEO/fotografie/fotogalerien/65648.html  

Illustration 7b : Les Street Art, expression de la contestation et de la patrimonialisation à Berlin Kollectiv Orangotango « Berlin not for sale » (2014). Source : https://www.goethe.de/de/kul/mol/20930664.html

En reprenant le thème du monopoly, l’œuvre s’oppose à la marchandisation de Berlin. Mais les collectifs d’artistes qui marquent aujourd’hui encore les rues de Kreuzberg (autour notamment de Reclaim your City) n’ont pu empêcher l’ouverture du musée Urban Contemporary Art à Schöneberg en septembre 2017 consacré au Street Art, expression ultime d’un processus de patrimonialisation de leur art, que les « Street Art tour » avaient entamée depuis une dizaine d’années.

Vingt ans après la chute du mur, l’affiche électorale de 2009 de Hans-Christian Ströbele, ancien avocat de la RAF et député des verts du Bundestag entre 1985 et 1987 et de 1998 à 2017 témoigne de cette culture politique particulière, qui marque encore la territorialité de ces quartiers.

Illustration 8 : Affiche électorale de Hans Christian Ströbele (Die Grünen), 2009. Source : stroebele-online.de (consulté le 6 septembre 2017).  

A côté de Marx, assis sur un nuage, toute la panoplie de la contestation (le mouvement antinucléaire, la lutte contre la spéculation financière, la gentrification et l’homophobie, l’antifascisme) dans une ambiance familiale qui rappelle celle des Straßenfeste (les fêtes de rues) de Kreuzberg, autre symbole s’il en est de la territorialité des Kieze berlinois

Conclusion

Un survol géohistorique de l’histoire de ces trois quartiers éclaire cette territorialité de ces Kieze au cœur d’une contestation tant sociale qu’identitaire (au sens le plus local du terme) depuis maintenant deux décennies. Si la gentrification fait autant débat à Berlin c’est évidemment parce que comme ailleurs elle confronte les habitants, économiquement et socialement fragilisés par la mondialisation, à de nouveaux acteurs au capital économique et culturel conséquent. Mais plus qu’ailleurs, ce processus de métropolisation se heurte à des territorialités fortes, ancrées localement, basées sur une histoire et une mémoire longue, ouvrière d’abord, contestataire ensuite parce que située en périphérie durant la guerre froide, avant que la réunification ne place ces espaces au centre et que le processus de gentrification ne s’approprie les expressions culturelles contestataires pour en faire des musées à ciel ouvert.

Dans quelle mesure participons-nous à cette expropriation, demandent certains élèves ? Au fond, ne participons-nous pas, en tant que touristes, à ce processus ? A cette transformation, peut répondre l’enseignant diplomate. A moins de laisser la question en suspens comme une interrogation posée aux citoyens qu’ils sont et que nous sommes.


[1] Sebastian Jung enseigne l’histoire-géographie en section européenne et Abibac au lycée Albert Schweitzer du Raincy dans l’académie de Créteil.

[2] La bibliographie sur la gentrification remplit aujourd’hui des étagères : quelques exemples qui ne prétendent pas à l’exhaustivité : en anglais l’article fondateur de Ruth Glass, « Introduction » in Centre for Urban Studies (dir.), London, aspects of change, Londres, Macgibbon & Kee, 1964, p. XII-XLI ; Neil Smith, The New urban frontier : gentrification and the revanchist city, New York, Routledge, 1996 ;  Loretta Lees, Tom Slater, Elvin K. Wyly, Gentrification, New York, Routledge, 2008 ; en allemand : Hartmut Häußermann, Andrej Holm, Daniela Zunzer, Stadterneuerung in der Berliner Republik. Modernisierung in Berlin-Prenzlauer Berg, Opladen, Leske und Budrich, 2002 ; Andrej Holm, Die Restrukturierung des Raumes. Stadterneuerung der 90er Jahre in Ostberlin. Interessen und Machtverhältnisse, Bielefeld, Transcript Verlag, 2006 ; Andrej Holm, Wir Bleiben Alle! Gentrifizierung – Städtische Konflikte um Aufwertung und Verdrängung, Münster, Unrast-Verlag, 2010 ; en français : Cécile Gintrac, Mathieu Giroud, Villes contestées : pour une géographie critique de l’urbain, Paris, Prairies ordinaires, 2014 ;  Alexis Lebreton, Grégory Mougel, « La gentrification comme articulation entre formes urbaines et globalisation : approche comparative entre Londres et Berlin », in Espaces et sociétés, n°132-133, 2008 ; Elsa Vivant, Eric Charmes, « La gentrification et ses pionniers : le rôle des artistes off en question », in Métropoles, n°3, 2008 ; Neil Smith, « La gentrification généralisée : d’une anomalie locale à la « regénération » urbaine comme stratégie urbaine globale », in C. Bidou-Zachariasen (dir.), Retours en ville,  Paris, Descartes & Cie, 2003,  pp. 45-72.

[3] Anne Clerval, « Gentrification », in http://www.hypergeo.eu/spip.php?article497.

[4] Boris Grésillon, Berlin, Métropole culturelle, Paris, Belin, 2002.

[5] Ralf Schönball, «Brachte die Immobilienbranche»Holm zu Fall?, Der Tagesspiegel, 19 janvier 2017; Anja Kühne, « Das fliegt der Humboldt um die Ohren », Der Tagesspiegel, 21. Janvier 2017.

[6] A titre d’exemples non exhaustifs pour la seule ville de Berlin : Drob Dynamic, « Wir alle sind es leid » ; Protokumpel, « Gentrifiziert eure Mutter » ; T. Wonder, « Plattenbau » ; Die goldenen Zitronen, « Der Investor »; le groupe berlinois de death et trash métal, « Gentrification Berlin », a fait de ce processus non seulement l’objet de ses morceaux (en anglais), mais aussi de son nom.

[7] Florian Henckel von Donnersmarck situe d’ailleurs dans la Hufelandstrasse à Prenzlauerberg l’histoire de La Vie des Autres.

Les féminismes allemands de la première vague. La racialisation de la question du genre

par Jennifer Meyer[1], Morwenna Coquelin[2]

En général, le féminisme est associé à une vision progressiste de la société et placé à gauche de l’échiquier politique. Or une étude plus fine montre que de profondes divisions traversent les mouvements de lutte pour l’émancipation des femmes et qu’il faut en réalité parler des féminismes. Ces divisions proviennent des différentes conceptions de la féminité et de la masculinité, des rôles socio-culturels assignés aux femmes et aux hommes, ainsi que des rapports de pouvoir qui sont censés en découler, et partant, de la place des femmes dans la société, mais également d’autres catégories de pensée comme celles de la classe et de la « race ».

On présentera ici des réponses allemandes du premier xxe siècle au débat sur la « question féminine » (Frauenfrage) pour montrer comment, dans ce contexte de fragile démocratie et de montée de la droite extrême, la question du genre fut aussi et largement associée à la question raciale. Ce panorama s’inscrit dans le programme de Première Abibac, avec la question de la montée des extrêmes dans la République de Weimar et la thématique optionnelle de l’évolution de la place des femmes dans la société.

1 – Premiers mouvements féministes : un héritage varié 

Les associations patriotiques (1813-1815) : un proto-féminisme ?

Le moment fondateur de la lutte pour l’émancipation des femmes allemandes eut lieu lors des guerres napoléoniennes : suite à l’invasion et à la montée des revendications nationales, des femmes se regroupèrent dans près de sept cents associations féminines et patriotiques, dont la plus importante était l’Association des femmes pour le bien-être de la patrie (Frauenverein zum Wohle des Vaterlandes). Ne pouvant s’engager aux côtés des soldats, malgré l’existence de travesties héroïques[3], les femmes prirent part à la vie politique et militaire par le biais de la collecte de dons en argent ou en nature, le tricotage de chaussettes, le raccommodage de drapeaux ou encore le soin aux blessés. Elles construisirent ainsi un front de l’arrière (Heimatfront) dont la mémoire rejoua à plein lors de la Première Guerre mondiale. Bien que ces associations aient dû se dépolitiser après 1815 pour devenir de simples associations de solidarité et de charité, elles sont considérées comme une forme de proto-féminisme dans l’histoire allemande. La révolution de 1848 constitua un second moment charnière dans le combat pour les droits des femmes.

Les pionnières de 1848

            Au cours de la Révolution de 1848, les pionnières du féminisme allemand firent de l’accès des femmes à l’éducation et au travail leur priorité. Louise Otto-Peters (1819-1895) fut la première à revendiquer l’égalité civique mais l’Assemblée nationale de Francfort refusa d’inclure les femmes dans la citoyenneté civique en décembre 1848 et leur interdit même au printemps 1850 de participer à des réunions politiques ou d’être membres d’associations politiques. Dès 1849, L. Otto-Peters critiqua l’exclusion des femmes des idéaux démocratiques et libéraux de la révolution de 1848 par le biais de son journal, la Frauen-Zeitung (Journal des femmes), interdit en 1850 en Saxe puis en 1853 en Prusse.

Seul succès des années révolutionnaires, la fondation de l’Ecole pour femmes (Hochschule für das weibliche Geschlecht) en 1850 permit aux jeunes femmes non mariées d’être formées aux soins aux malades et aux personnes âgées ainsi qu’à l’éducation des enfants. Sa fondation avait été inspirée par le « Mouvement des jardins d’enfants » qui portait des revendications progressistes d’accès à l’instruction, condition essentielle de la démocratisation de la société tout autant que de l’émancipation féminine[4]. Cependant, la Prusse interdit les jardins d’enfants en 1851, forçant ainsi la Hochschule à fermer ses portes un an plus tard.

L’institutionnalisation du mouvement féministe bourgeois sous l’Empire.

            Sous l’Empire, l’accès à l’instruction constitua la principale revendication du mouvement d’émancipation des femmes, organisé en larges associations féminines dès 1865. D’obédience différentialiste, la majorité des féministes de la seconde moitié du xxe siècle postulait l’existence de capacités spécifiquement féminines, comme l’aptitude « naturelle » à soigner et éduquer, qu’une société bien ordonnée devait valoriser. L’accent mis sur la différence et la complémentarité des sexes fut ainsi utilisé avec succès pour défendre l’instruction des femmes et créer des emplois. Cependant, il tendait à réduire le combat féministe à la seule sphère culturelle, acceptait une stricte répartition sexuée du travail, et ne remettait pas en cause les inégalités fondamentales entre les sexes[5].

En outre, le combat pour l’accès à l’éducation puis pour la formation des jeunes filles était pour l’essentiel un combat bourgeois, prenant peu en compte les luttes spécifiques des femmes prolétaires. Néanmoins, l’engagement des féministes dans ce domaine, menées par Helene Lange (1848-1930) et sa célèbre « Brochure jaune » (Gelbe Broschüre), finit par entrainer la réorganisation de l’enseignement des jeunes filles dans le Bade (1900), en Saxe (1906) et en Prusse (1908).

Enfin, le féminisme de la première vague s’impliqua beaucoup dans les questions dites « morales » comme l’abolition de la prostitution ou la lutte contre la traite des jeunes femmes. La Ligue des femmes juives (Jüdischer Frauenbund) créée en 1904 par Bertha Pappenheim (1859-1936) s’y consacra jusqu’à sa dissolution en 1939.

2 – La question de l’éducation et de l’égalité civique

Les combats pour l’émancipation féminine ne se limitaient pas à l’éducation, mais visaient aussi l’égalité civile et civique. La création de l’Etat allemand fut de ce point de vue une déception pour les féministes : loin de transformer en profondeur le droit familial, le nouvel Etat conserva aux maris et aux pères leurs privilèges. L’Association pour le bien-être des femmes (Verein Frauenwohl) de Minna Cauer et l’Association de protection juridique pour les femmes (Rechtsschutzverein für Frauen), sous l’impulsion de Marie Stritt, militèrent dès les années 1890 pour une transformation du droit. A partir de 1894, la Ligue des associations féminines allemandes (Bund Deutscher Frauenvereine, BDF) rassembla la grande majorité des associations féministes bourgeoises de l’Empire, tandis que les femmes socialistes et marxistes préféraient lutter au sein de leurs partis, même si elles ne purent y adhérer officiellement qu’à partir de 1908.

Sous l’impulsion de Bismarck, et malgré des restrictions liées à la nationalité, l’âge, le lieu de résidence ou la capacité (ne pas être sous tutelle ou coupable d’un crime), plus ou moins importantes selon les Länder, le suffrage universel masculin fut institué pour les élections du Reichstag. Les voix en faveur de l’égalité civique se firent entendre de nouveau avec notamment la création de l’Association générale des femmes allemandes (Allgemeiner Deutscher Frauenverein) par L. Otto-Peters et Auguste Schmidt en 1865 et la parution de deux essais d’Hedwig Dohm (1831-1919) sur la condition féminine dans les années 1870[6].

Les féministes bourgeoises dites modérées recoururent à un discours différentialiste, défendant la nécessité d’une représentation des intérêts typiquement féminins, jusqu’alors ignorés, et louant la transformation possible de la politique grâce aux qualités féminines, vers un monde plus juste et plus doux. Sous l’impulsion d’Helene Lange et Gertrud Bäumer, féministes majeures du tournant entre les xixe et xxe siècles, ce discours valorisait les qualités et contributions féminines mais limitait la sphère d’influence des femmes aux domaines familial, social et culturel. L’idée d’une « égalité dans la différence » qui traversait cette ligne argumentative permit au mouvement féministe de la première vague de justifier son combat, mais ne transforma pas la division sexuée du travail dans son ensemble, voire la renforça.

En revanche, les féministes bourgeoises radicales, minoritaires, comme H. Dohm, M. Cauer et Anita Augspurg, considéraient la participation politique des femmes comme un droit de l’Homme (Menschenrecht) universel et intangible. Si pour les modérées, le droit politique des femmes était donc « avant tout une question culturelle ayant pour objectif de mettre en avant une ‘spécificité féminine’ comme complément et correctif du caractère unilatéralement masculin de tous les domaines de la vie », pour les radicales « il s’agissait d’une question de droit » concernant tous les êtres humains[7]. Les divergences de point de vue et d’argumentation entre féministes différentialistes et féministes universalistes (ou égalitaristes) étaient particulièrement vives à propos du droit de vote. En témoigne la diversité des positions représentées au sein de l’Alliance internationale pour le suffrage des femmes, fondée en 1904 à Berlin.

Quant aux socialistes rassemblées autour de Clara Zetkin (1857-1933) et de l’Internationale des femmes, elles considéraient l’égalité au travail et l’indépendance économique comme la condition première de l’émancipation des femmes et revendiquaient le droit de vote dans le cadre de la lutte des classes. L’organe des femmes socialistes, Die Gleichheit, en était le porte-voix et en 1891, sous la direction d’August Bebel, le Parti social-démocrate allemand inclut la revendication d’un droit de suffrage réellement universel dans son Programme d’Erfurt. Cependant, il fallut attendre la Révolution de Novembre en 1918 et l’instauration de la République de Weimar pour que les femmes allemandes soient pleinement incluses dans la citoyenneté politique.

3 – Un glissement conservateur du féminisme après 1914

Les conséquences de la Première Guerre mondiale

            Le conflit renforça les dissensions entre bourgeoises et socialistes ; la rupture se doublait d’une divergence entre patriotes et pacifistes, ce qui entraina un glissement du combat féministe vers des valeurs nationalistes et conservatrices. Certes, les femmes firent usage du droit de vote avec enthousiasme en janvier 1919, où l’on observe un taux de participation féminine de près de 90%. Quarante-et-une députées furent élues – 9,6% du total. Des socialistes comme Luise Zietz et Marie Juchacz, des bourgeoises libérales comme G. Bäumer, Marie-Elisabeth Lüders et Marie Baum en faisaient partie. Mais quelques candidates pour les partis plus conservateurs comme le Zentrum et le Parti populaire allemand (Deutsche Volkspartei) et même monarchistes et ouvertement antiféministes comme le Parti national-allemand du peuple (Deutschnationale Volkspartei, DNVP) furent aussi élues. Malgré leurs différends, les députées optèrent majoritairement pour une stratégie réformiste, et de nombreuses lois améliorant la condition des femmes furent votées sous la République de Weimar, notamment en matière de politique familiale, sociale et du travail.

Cependant, les avancées indéniables des droits des femmes pendant les années vingt, les conflits entre les différentes approches et revendications, ainsi que le développement du fossé générationnel entre les féministes de la première génération et celles de la génération de la « nouvelle femme » (Neue Frau) expliquent la baisse de popularité du mouvement féministe pendant la République de Weimar.

Le féminisme d’extrême-droite dans les années 1930

Bien que le BDF affichât toujours son apolitisme, il était cependant largement influencé par des femmes conservatrices et nationalistes au début des années trente. Sa présidente Agnes von Zahn-Harnack (1884-1950) publia dès 1932 un rapport présentant l’instauration en Allemagne d’un Etat corporatiste sur le modèle de l’Italie mussolinienne comme l’unique solution à la crise du système parlementaire et G. Bäumer, d’un ton résigné, affirmait la même année qu’il importait peu que, lorsque l’on posait la question de la place des femmes, l’Etat fût parlementaire, démocratique ou fasciste. La question du genre semblait de plus en plus déconnectée du combat démocratique.

La mise au pas (Gleichschaltung) des associations féminines et féministes eut lieu dès 1933. Le BDF opta pour la dissolution même si G. Bäumer se montra prête à de nombreuses concessions afin de maintenir la parution du journal Die Frau (La femme) qu’elle codirigeait. Un nombre croissant de femmes völkisch[8] et nazies s’exprimèrent ainsi dans ce journal jusqu’en 1944. En revanche, toutes les associations de femmes nationalistes et conservatrices, comme les associations patriotiques de femmes (väterländische Frauenvereine), les associations de femmes au foyer (Hausfrauenvereine) et les associations agricoles de femmes (landwirtschaftliche Frauenvereine) se rallièrent immédiatement au Front allemand des femmes (Deutsche Frauenfront) créé dès mai 1933 par les nazis.

Les cadres d’interprétation des rapports de genre de la droite radicale et du national-socialisme pouvaient en effet rejoindre les théories des féministes différentialistes.

4 – La thèse du patriarcat originel : racialisation des rapports de genre (1)

Sous l’Empire et pendant la République de Weimar, les antiféministes produisirent également un discours théorique. La réflexion sur les rapports de genre des défenseurs de la supériorité masculine postulaient, comme les féministes différentialistes, l’existence de qualités spécifiques à chaque genre : la préservation de ces qualités et de la place des hommes et des femmes garantissait l’ordre social. Au sein de la droite radicale, le non-respect des différences de genre et le désordre social étaient interprétés par ces penseurs masculinistes dans un schéma raciste et antisémite.

Ainsi, dans son Mythe du vingtième siècle[9] paru en 1930, Alfred Rosenberg (1893-1946) expliquait les causes du déclin allemand par le « chaos racial et sexuel » (Rassen- und Geschlechtschaos) issu des Lumières. Le patriarcat était posé comme un élément constitutif de l’ordre social et de l’identité, mais aussi de la supériorité, de la « race nordique »[10]. L’association entre race nordique et patriarcat n’était pas neuve : on la trouvait déjà chez le germaniste Hans Günther (1891-1968), dans sa Rassenkunde des deutschen Volkes (Raciologie du peuple allemand) de 1922[11]. La moralité propre de la race nordique y était notamment caractérisée par le patriarcat, organisation sociale fondée sur la confiscation du pouvoir par les hommes, mais aussi garant du dimorphisme sexué et donc de la survie de la race. A l’inverse, la race juive y était caractérisée par une indifférenciation des sexes conduisant à la déviance sexuée et sociale. Günther reprenait les stéréotypes antisémites de l’homme juif efféminé et de la femme juive virilisée ou lascive colportés depuis la fin du xixe siècle.

Rosenberg dénonçait alors le féminisme comme un mouvement « juif », opérant une masculinisation des femmes et une féminisation des hommes dans le but de détruire la race nordique. L’homme seul devait « être et rester juge, soldat et dirigeant de l’Etat » tandis que les femmes étaient appelées à retourner dans la sphère domestique et à se consacrer à leur mission première : la maternité. La condamnation de l’égalité entre femmes et hommes allait de pair avec l’établissement d’une hiérarchie raciale et la condamnation implacable du métissage.

            Les réponses féministes à ces thèses prirent plusieurs formes et portèrent sur différents points – l’asymétrie des rapports hommes/femmes, la question de la « sphère naturelle » des femmes, ou le cadre antisémite et raciste dans lequel était pensé le patriarcat originel.

5 – Le matriarcat originel : racialisation des rapports de genre (2)

L’importance des courants conservateurs et nationalistes au sein du mouvement féministe allemand explique aussi la réception très large des théories de hiérarchie des races, et une réponse raciste à la thèse du patriarcat originel. La racialisation des rapports de genre fut aussi pensée au profit des femmes – du moins de certaines femmes.

La thèse du matriarcat originel, que l’on trouve à l’origine sous la plume de Johann Bachofen (1815-1887) en 1861[12], fut largement discutée et commentée dans les années 1930 à la suite de la traduction par Hermann Wirth (1885-1981), philologue néerlandais national-socialiste, de la Chronique d’Ura-Linda[13]. Le texte original est un faux, forgé très probablement au xixe siècle, mais qui connut un grand succès en Allemagne au sein des mouvements ésotériques et de la droite radicale. C’est une relecture et une mise en relation de plusieurs mythes cosmogoniques, en particulier la Genèse et l’Atlantide de Platon[14], contribuant à l’« ethnicisation de l’idée matriarcale »[15]. Féminisant l’histoire des trois fils de Noé[16] devenus les trois mères originelles de l’humanité, Lyda la Noire, Finda la Jaune et Frya la Blanche, la Chronique établissait une hiérarchie des races et affirmait que le peuple allemand était de race nordique, allant ainsi dans le sens de la droite radicale allemande. Cependant, sa description de l’ordre des sexes d’une supposée race blanche originelle qui aurait conquis l’Europe provoqua la critique de cette même droite radicale : la direction était assurée par de puissantes matriarches et prêtresses et les femmes y avaient un important pouvoir religieux, social et, ponctuellement, politique. Enfin, le passage du matriarcat originel au patriarcat était compris dans une perspective raciale. Alors que Bachofen l’expliquait par l’avènement du christianisme et estimait qu’il s’agissait d’un progrès universel et bénéfique, la Chronique Ura-Linda le mit en scène par l’attaque de « races orientales » – comprendre : juives – à l’origine d’un choc des cultures et du déclin racial. Or si Wirth critiquait ce déclin racial et le monde industriel moderne, hostile à la nature, pour leur prétendue origine « orientale » il ne plaidait pas pour que le matriarcat soit rétabli. Il ne s’agissait, à l’aide de ce texte, que de légitimer un Etat proche de la nature, archaïque et antimoderne, porté par le national-socialisme.

Cependant, puisque la Chronique pouvait être aussi mobilisée par les partisan·e·s d’une avancée, même modérée, des droits des femmes, la majorité antiféministe de la droite radicale allemande insista sur son authenticité douteuse et accusa Wirth de vouloir nuire au peuple allemand en diffusant des idées contraires à sa vision d’une race nordique patriarcale et virile. Là encore, on ne trouve pas d’unité autour de la question raciale, dès lors qu’elle est mêlée à la question du genre – et inversement.

6 – Le « racial-féminisme » de Sophie Rogge-Börner : une réponse antisémite à la « question féminine » (3)

            Malgré leurs désaccords, partisan·e·s du matriarcat ou du patriarcat originels se rejoignaient sur de nombreux points : la racialisation et l’essentialisation de l’ordre des sexes ; l’identification d’une dégénérescence de la race nordique, attribuée à la race juive ; la propagation d’une vision différencialiste des rôles des sexes, assignés à des sphères distinctes et hermétiques. Cela établissait un rapport de pouvoir asymétrique, favorisant les hommes au sein d’une race nordique épurée des influences supposément juives. Ce programme fit l’objet de critiques par des femmes de la droite radicale, qui tentèrent de reformuler un projet féministe dans ce cadre antisémite et raciste.

            Un mouvement féministe völkisch se constitua ainsi dans les années vingt. Sophie Rogge-Börner (1878-1955) en était l’une des figures de proue et une bonne représentante du milieu dont étaient issues ces féministes : fille d’un officier prussien, elle fut formée comme enseignante, épouse d’un médecin militaire, son engagement politique naquit de la défaite allemande en 1918[17]. Dès lors, elle proposa une lecture féministe des théories raciales s’appuyant sur la mythologie nordique et Tacite, tentant de convaincre la droite radicale de la suivre dans sa défense des droits des femmes de « race nordique-germanique ». En effet, d’après elle, l’égalité des sexes y aurait régné, tandis que les femmes étaient opprimées au sein de la race juive, forcément inférieure. Pour elle comme pour Wirth, le déclin de la race nordique-germanique avait été causé par l’instauration du patriarcat « juif », contre-nature et fatal, à la suite des phénomènes migratoires, de l’occupation romaine et de la christianisation.

Les femmes de race nordique-germanique, privées de leur liberté, auraient alors été reléguées aux seules tâches domestiques et reproductives dans la sphère privée. S. Rogge-Börner allait jusqu’à affirmer que le patriarcat avait construit des différences artificielles entre les sexes afin de justifier a posteriori l’oppression des femmes. Mais alors qu’elle avait une conception essentialiste de la catégorie de race, elle estimait que la différence des sexes et, partant, la domination masculine, n’avaient pas de fondements naturels mais résultaient d’une dégénérescence à combattre. Persuadée que les femmes devaient tout comme les hommes accéder à un pouvoir politique, économique, religieux et militaire, elle rejetait le féminisme différentialiste qui revendiquait une simple extension de la sphère féminine.

Ici également, on constate une racialisation des rapports de pouvoir entre les sexes, mais selon une logique et pour un but contraires à ceux de la majorité de la droite radicale antiféministe. Appelant les femmes « conscientes de leur germanité » à lutter contre le « patriarcat juif », S. Rogge-Börner critiqua avec virulence la mise au pas (Gleichschaltung) des associations féminines en 1933. Avec son journal mensuel Die deutsche Kämpferin. Stimmen zur Gestaltung der wahrhaftigen Volksgemeinschaft (La combattante allemande. Voix pour la formation d’une véritable communauté du peuple, 1933 à 1937), elle adressa des critiques sévères au régime national-socialiste pour sa « politique féminine » et fit l’objet d’une surveillance puis d’une censure.

            Le racial-féminisme de Sophie Rogge-Börner s’élabora dans un contexte de radicalisation et de racialisation de la vie politique allemande. Sa pensée découlait d’une naturalisation et d’une racialisation des relations de pouvoir entre les sexes, lui permettant aussi d’inventer une nouvelle argumentation antisémite opposée à la rhétorique de la droite radicale, qui faisait des féministes des « agents juifs ». En identifiant l’avènement du patriarcat comme signe du déclin racial de la race nordique-germanique, elle faisait également de l’émancipation féminine une condition vers le renouveau racial passant par une politique d’éducation mixte et égalitaire entre les sexes.

S. Rogge-Börner peut être vue comme le point d’aboutissement d’un glissement de certains discours féministes allemands vers la droite radicale. Elle produisit ainsi un sujet spécifique du féminisme : de sexe féminin, de race allemande, c’est-à-dire « non juif », et principalement de classe sociale dominante. On assiste ainsi à l’établissement d’une « norme racisée de genre »[18] – femmes allemandes vs. femmes juives – et d’une norme racialisée des rapports de pouvoir entre les sexes – égalité germanique des sexes vs. patriarcat juif. On voit bien comment furent coproduits ici, dans ce contexte de radicalisation de la vie politique allemande, l’antisémitisme et le féminisme. S’il est indéniable que la droite radicale était majoritairement opposée à l’émancipation des femmes, l’étude des variations des discours sur le genre révèle que l’antisémitisme, mobilisé au nom de l’égalité entre femmes et hommes, pouvait servir de soubassement à un projet féministe. Cela met en évidence la perméabilité de la culture antisémite aux idées féministes, et inversement. Cela appelle aussi à confronter ces projets féministes à celui du mouvement féministe démocratique du xixe siècle. L’étude des féminismes doit les replacer dans leur contexte, dans leurs évolutions, et penser aussi les articulations entre catégories politiques – race, genre, classe[19].

Bibliographie sélective :

Stefan Breuer, Die radikalen Rechte in Deutschland 1871-1945. Eine politische Ideengeschichte, Stuttgart, Reclam, 2010.

Liliane Crips, « Une revue ‘national-féministe’ : Die deutsche Kämpferin 1933-1937 », in Rita Thalmann (dir.), La Tentation nationaliste. Entre émancipation et nationalisme. La presse féminine d’Europe 1914-1945, Paris, Deuxtemps Tierce, 1990, p. 167-182.

Elsa Dorlin, Sexe, genre et sexualités. Introduction à la théorie féministe, Paris, Presses universitaires de France, 2008.

Elsa Dorlin, « Vers une épistémologie des résistances », in Ead. (dir.), Sexe, race, classe, pour une épistémologie de la domination, Paris, Presses universitaires de France, 2009, p. 5-18.

Ute Gerhard, Frauenbewegung und Feminismus. Eine Geschichte seit 1789, Munich, Beck, 2009.

Jennifer Meyer, « Mouvement völkisch et féminismes en Allemagne. Une approche intersectionnelle à partir de l’exemple de Sophie Rogge-Börner (1878-1955) », in Patrick Farges et Anne-Marie Saint-Gilles (dir.), Le premier féminisme allemand 1848-1933. Un mouvement social de dimension internationale, Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 213, p. 77-90.

Uwe Puschner et G. Ulrich Grossmann (dir.), Völkisch und national. Zur Aktualität alter Denkmuster im 21. Jahrhundert, Darmstadt, WBG, 2009.

Angelika Schaser, Frauenbewegung in Deutschland 1848-1933, Darmstadt, WBG, 2006.

Ina Schmidt, « Die Matriarchats-Patriarchats-Geschlechterrealitätsdiskussion unter NationalsozialistInnen in der Weimarer Republik und NS-Zeit », in Ilse Korotin et Barbara Serloth (dir.), Gebrochene Kontinuitäten? Zur Rolle und Bedeutung des Geschlechterverhältnisses in der Entwicklung des Nationalsozialismus, Innsbruck, Studienverlag, 2000, p. 91-130.

Christine Streubel, Radikale Nationalistinnen. Agitation und Programmatik rechter Frauen in der Weimarer Republik, Frankfurt/Main-New York, Campus Verlag, 2006.

Françoise Thébaud, « Penser la guerre à partir des femmes et du genre. L’exemple de la Grande Guerre », Astérion, 2, 2004. En ligne : http://asterion.revues.org/document103.html [dernière consultation le 17 septembre 2017].

Beate Wagner-Hasel, Matriarchatstheorien in der Altertumswissenschaft, Darmstadt, WBG, 1992.

Eva-Maria Ziege, Mythische Kohärenz. Diskursanalyse des völkischen Antisemitismus, Konstanz, UVK-Verlagsgesellschaft, 2002.


[1]  Jennifer Meyer est docteure de l’ENS de Lyon en histoire de la pensée politique et de l’Université d’Erfurt en histoire. Elle a soutenu une thèse sur le racial-féminisme à travers l’exemple de l’écrivaine et journaliste allemande Sophie Rogge-Börner. Ses recherches portent sur les études de genre, l’histoire des féminismes ainsi que l’histoire du nationalisme et de l’antisémitisme.

[2] Morwenna Coquelin enseigne l’histoire-géographie en classe Abibac au lycée Maurice Ravel de Paris. Elle est docteure en histoire.

[3] Ainsi d’Eleonore Prochaska (1785-1813).

[4] La Kindergartenbewegung, inspirée par le pédagogue Friedrich Fröbel (1782-1852), défendait la formation des femmes aux métiers de l’éducation au nom du concept de « maternité spirituelle », et de façon à pourvoir aux besoins des structures nouvellement créées.

[5] Angelika Schaser, Frauenbewegung in Deutschland 1848-1933, Darmstadt, WBG, 2006, p. 29.

[6] Die wissenschaftliche Emancipation der Frauen (1874) et Der Frauen Natur und Recht. Zur Frauenfrage (1876).

[7] Ute Gerhard, Frauenbewegung und Feminismus. Eine Geschichte seit 1789, Munich, Beck, 2009, p. 73.

[8] Ce courant intellectuel et politique nationaliste apparut en Allemagne à la fin du xixe siècle. Le terme recouvre différents groupuscules qui partagent l’ambition de donner aux Allemands une spiritualité païenne puisée dans le romantisme et dans un passé germanique mythifié et fantasmé. Le mouvement conçoit le peuple allemand comme exceptionnel, et devant lutter contre les influences extérieures pour maintenir cette supériorité. Le mouvement völkisch est donc non seulement un mouvement d’exaltation de la germanité mais aussi un mouvement raciste et antisémite inspiré du darwinisme social.

[9] Der Mythus des 20. Jahrhundert. Eine Wertung der seelisch-geistigen Gestaltenkämfe unserer Zeit, Hoheneichen, Munich, 1930 (194 rééditions jusqu’en 1942) fut l’un des soutènements idéologiques du Troisième Reich et articulait néo-paganisme et darwinisme social.

[10] Le terme de race est ici utilisé comme une catégorie de pensée, à l’œuvre dans les théories présentées. Les races dont il est question ici ne sont que les constructions des auteur·e·s racistes cité·e·s dans cet article et ne reflètent que leur compréhension du monde.

[11] H. Günther était connu sous le Troisième Reich comme « Rassengünther » ou « le pape des races » (Rassenpapst) pour ses théories racistes et eugénistes.

[12] J. J. Bachofen, Das Mutterrecht. Eine Untersuchung Über die Gynaikokratie der alten Welt nach ihrer religiösen und rechtlichen Natur, Stuttgart, 1861. J. Bachofen était un juriste suisse.

[13] Die Ura-Linda-Chronik, Leipzig, Koehler & Amelang, 1933.

[14] Dans le Timée et le Critias.

[15] Beate Wagner-Hasel, « Rationalitätskritik und Weiblichkeitskonzeptionen. Anmerkungen zur Matriarchatsdiskussion in der Altertumswissenschaft », in Ead., Matriarchatstheorien in der Altertumswissenschaft, Darmstadt, WBG, 1992, p. 295-373, ici p. 311.

[16] Gn. 9 et 10. La répartition géographique est introduite par saint Jérôme dans Le Livre des questions hébraïques.

[17] Elle rejoignit le Parti national-allemand du peuple en 1919.

[18] Elsa Dorlin, « De l’usage épistémologique et politiques des catégories de ‘sexe’ et de ‘race’, dans les études sur le genre », Les Cahiers du genre, 39, 2005, p. 83-105.

[19] En écho au livre désormais classique d’Etienne Balibar et Immanuel Wallenstein : Race, nation, classe (1988).