Bilder zum Sprechen bringen Handlungs- und Produktionsorientierte Zugänge und Methoden des Umgangs mit Bildern

par Florian Niehaus, formateur d’histoire / histoire bilingue au Zentrum für schulpraktische Lehrerausbildung à Aix-la-Chapelle, professeur de français et d’histoire  en section bilingue au Sankt Leonhard-Gymnasium à Aix-la-Chapelle

Begegnen

A Fünf-Sinne-Check

  Hören   Sehen   Fühlen   Schmecken   Riechen

B Begriffe Assoziieren

  Verben   Adjektive   Gegenstände/Personen   Abstrakta

C Écriture automatique (nach André Breton)

Methode des ungebremsten, „unzensierten“ Schreibens „ohne Eingreifen des kritischen Ichs“. Der (z.B. 5minütige) Schreibfluss soll möglichst nicht stocken. Es dürfen auch Wörter und Sätze auftauchen, die nichts mit dem Thema zu tun haben.

D Drei Distanzen

Vergleichen Sie Eindrücke zum Bild aus 1. Nahdistanz (ca. 1m), 2. Optimaldistanz (je nach Bildgröße) und 3. Ferndistanz (anderes Raumende).

Grafisches Erfassen

A Strukturskizze

Zeichnen Sie das Bild in seiner Struktur nach: Geben Sie die (für Sie) wesentlichen Bildelemente, in einfachen geometrischen Formen (Kreise, Ellipsen, Rechtecke…) und deren Verhältnis im Raum zueinander (ggf. mit Richtungslinien) wieder.

B Bild zu Wort

vgl. auch oben „Begriffe Assoziieren“ als Vorarbeit

Zeichnen Sie das Bild mit Wörtern nach: Geben Sie die (für Sie) wesentlichen Bildelemente mit Wörtern (in unterschiedlicher Größe, Position, Frequenz, Richtung) wieder. Verwenden Sie v.a. Adjektive (für Farben, Geräusche…), aber natürlich auch Substantive. Probieren Sie auch Verben aus, um etwa Bewegung auszudrücken.

Narrativieren

A Drei Szenen

Stellen Sie eine Folge von drei Bildern dar:

Was ist vor der Szene in Ihrem Bild passiert – was danach?

5 Minuten vorher Ihr Bild 5 Minuten nachher

Wie haben sich die Standorte der Figuren verändert? Wer ist hinzugekommen/gegangen?

B Bilddialog

a. Mit dem Bild (Einzelarbeit)

Variante 1: Eine Figur oder ein Objekt aus dem Bild spricht (zum Betrachter im Museum). Verfassen Sie seinen Monolog!

Variante 2: „Das Bild“ erzählt von einem normalen Museumstag; Wer bleibt stehen, was tun die Beobachter/worauf achten sie? Was fällt ihnen auf? Was übersehen sie?

b. Interview

Variante 1: Interviewen Sie als (neugieriger, ahnungsloser…) Betrachter eine Figur/ein Objekt aus dem Bild. Stellen Sie kritische Fragen.

Variante 2: Interviewen Sie das Bild zu seiner Vergangenheit: Wie es entstanden ist – von wem beauftragt, zu welchem Zweck, was genau die Idee war, wie zufrieden es mit der Umsetzung ist wie es dann (immer wieder) verkauft/verschenkt/geraubt wurde und warum, an einem Wettbewerb teilgenommen hat…

Variante 3: Interviewen Sie das Bild, wie es hier im Museum seine Betrachter wahrnimmt: Worauf gucken sie zuerst, wer bleibt stehen, wer geht weiter, wer kommt immer wieder…? Und warum ( Bezug auf Bildinhalte!)?

c. Im Bild (zu zweit oder zu dritt)

 vgl. auch oben „5-Sinne-Check“ ggf. als Vorarbeit:

Vorarbeit einzeln: Treten Sie ins Bild ein anstelle einer Figur (eines Objektes) auf dem Bild. Denken Sie sich ein: Was sehe/fühle/höre ich, wie heiße ich, was will ich, was mag ich, was habe ich eben gemacht, was mache ich gleich …? (Sprechen Sie im Kopf hier bereits nur in Ich-Form)

Dialog: Führen Sie ein improvisiertes Gespräch mit einer anderen Figur im Bild. Variante: Wählen Sie einen Modus: Lästern, Vorfreude, Streit, Angst…

Diskurs

A Kunstkritik (Laudatio und Verriss):

Simulieren Sie ein Streitgespräch zwischen zwei Kunstkritikern, die absolut gegensätzlicher Ansicht sind: eine/r ist restlos begeistert, der/die andere geradezu angewidert von der ästhetischen und handwerklichen Qualität des Bildes. Sammeln Sie jede/r für sich zuvor Argumente.

B Expertenrunde:

Definieren Sie vorab gemeinsam eine Leitfrage, die Sie in der Expertenrunde diskutieren wollen.

Bereiten Sie eine der folgenden Rollenperspektiven vor: der Emotionale, der Formale, der Künstler, der Besitzer, der Wissenschaftler, der unbedarfte Laie, der Zweifler, der Nörgler, der Traditionalist, der Avantgardist (weitere denkbar).

Füllen Sie Ihre Rolle mit Leben: Alter, Namen, Herkunft, Bezug zum Bild und zum Museum…

Machen Sie sich anschließend Notizen zu Ihrer Argumentation bzgl. der Leitfrage. Diskutieren Sie!

Literatur:

Schoppe A., Bildzugänge. Methodische Impulse für den Unterricht, 2011.

Virtual Reality im Geschichtsunterricht ? – Probieren wir es aus!

par Benjamin Kaule, professeur de français et d’histoire en section Abibac au Romain-Rolland-Gymnasium, Dresde

Wozu kann ich VR im Unterricht nutzen?

  • zur Veranschaulichung komplexer Zusammenhänge
  • zur Visualisierung von Größenverhältnissen
  • zur Stärkung der Empathiefähigkeit/ Emotionalisierung
  • zur Stärkung des Verständnisses epochenspezifischer Phänomene

Welche Hilfsmittel brauche ich dazu?

  • VR- Brille (z.B. Cardboard von Google)
  • Smartphone
  • Cardboard – App + YouTube, ZDF VR – App, arte360VR – App, Google Expeditionen – App

Wie gehe ich im Unterricht vor?

  • Lassen Sie die Schüler die Cardboard-App herunterladen (entweder über das schulinterne WLAN oder zu Hause).
  • Öffnen Sie die App und folgen Sie den Anweisungen (Konfiguration mit Hilfe des QR-Codes). Dieser Schritt kann gegebenenfalls übersprungen werden.
  • Öffnen Sie YouTube über den Browser oder per App und suchen Sie ihr entsprechendes Video.
  • Wählen Sie das gewünschte Video aus und klicken sie auf das folgende Symbol im unteren rechten Bildschirmbereich.
  • Legen Sie das Smartphone in die VR-Brille ein und klicken Sie auf „Play ». Schließen Sie gegebenenfalls Kopfhörer an.

Einige Beispiele zur Nutzung im Unterricht:

Entretien avec Xavier Delacroix. L’autre siècle. Et si les Allemands avaient gagné la bataille de la Marne ?

Xavier Delacroix (dir.), L’autre siècle ; Et si les Allemands avaient gagné la bataille de la Marne ? Paris, Librairie Arthème Fayard, 2018, 320 p., 22,50€

Entretien réalisé par Paul Maurice, membre du Comité de rédaction de la Revue Abibac

À quoi ressemblerait le monde si l’Allemagne de Guillaume II avait gagné la bataille de la Marne en septembre 1914 au lieu de la France ? Si finalement, l’Allemagne était sortie victorieuse de la Première Guerre mondiale ?

Sous la direction de Xavier Delacroix, sept historiens (Stéphane Audoin-Rouzeau, Sophie Cœuré, Quentin Deluermoz, Robert Frank, Christian Ingrao, Pascal Ory et Pierre Singaravélou) et cinq romanciers (Pierre-Louis Basse, Bruno Fuligni, Benoît Hopquin, Cécile Ladjali et Pierre Lemaître) se sont adonnés à l’exercice de l’uchronie. Dans cet « autre » XXe siècle, l’armistice entre la France et l’Allemagne est bien signé le 11 novembre…1914 !

En cette année de commémoration du Centenaire de la fin de la Première Guerre mondiale, Xavier Delacroix évoque la naissance et le sens de cet ouvrage pour la Revue Abibac.

Paul Maurice : Vous évoquez dans l’avant-propos de l’ouvrage votre lien à la Première Guerre mondiale, notamment par le biais littéraire et cinématographique des Croix de bois de Raymond Dorgelès. Vous évoquez également l’uchronie et l’ouvrage The Man in the High Castel de Philip K. Dick.

Pouvez-vous nous expliquer comment vous est venue l’idée d’une uchronie sur la Première Guerre mondiale ?

Xavier Delacroix : Ce projet a une genèse multiple. Tout d’abord, car la Première Guerre mondiale est l’événement historique déterminant du XXe siècle, sans elle, le XXe siècle n’aurait pas existé tel que nous l’avons connu. La Première Guerre mondiale a également une résonance particulière pour moi, car j’ai un grand-père qui a été occulté de la mémoire familiale et qui avait eu un rôle important durant la Guerre, ce qui a accru mon intérêt pour celle-ci. 

Pourquoi une uchronie ? Tout d’abord grâce à une lecture de jeunesse, celle du livre de Roger Caillois, Ponce Pilate (1961), dans lequel il imagine que ce dernier a fait libérer Jésus, et donc que le christianisme n’aurait pas existé. J’ai trouvé cette idée formidable, l’idée que l’Histoire ne tient pas à grand-chose et que l’on peut se dégager du déterminisme des événements.

Par ailleurs, la question des commémorations depuis quatre ans m’a fait réfléchir sur la relation de la France à son passé. Notre pays regarde souvent son avancée dans le monde dans un rétroviseur. Cette « commémorationite aiguë » m’a amené à penser que les commentateurs de l’Histoire ont la fâcheuse tendance à une justification systématique des événements ex post. J’aime beaucoup cette phrase de Nicolas Gomez Davila qui dit que « le plus ironique dans l’Histoire c’est que prévoir soit si difficile et avoir prévu si évident ».

Enfin le livre a pour objectif de remettre en cause l’ordre des choses et d’amener  le lecteur à s’interroger sur la grande Histoire, mais aussi sur sa propre histoire, sur l’Histoire à hauteur d’Homme. Il s’agit d’instiller un doute dans l’esprit du lecteur, de remettre la part de hasard dans l’Histoire, de suggérer le point d’interrogation plutôt que le point d’exclamation. Je crois que le destin est le nom que les angoissés donnent au hasard.

P. M. : Sept historiens et cinq romanciers ont contribué à cet ouvrage. Comment avez-vous dirigé ce travail collectif ?

X. D. : J’ai commencé avec Stéphane Audoin-Rouzeau. Il m’a raconté comment la Guerre de 1914-1918 aurait pu ne pas avoir lieu. Le plan Schlieffen de l’état-major allemand a été mal appliqué. Les Allemands devaient contourner Paris par l’Est et ils sont allés trop loin à l’Ouest. Lorsqu’il l’a appris, le quartier général allemand, situé alors au Luxembourg, ordonne le changement de direction, vers Meaux et Coulommiers. Mais le temps que l’information arrive, les Français ont eu le temps de réagir et de contre-attaquer. Toute cette histoire s’est jouée à très peu de choses, si le plan Schlieffen avait été correctement appliqué, tel que prévu, les Allemands seraient passés, auraient cassé la ligne de front et auraient atteint Paris une semaine plus tard. La Guerre de 1914 aurait été une « super guerre de 1870 », la perte tragique de 400 000 hommes, mais elle aurait été terminée en moins de trois mois. 

À partir de là, Stéphane Audoin-Rouzeau et moi avons choisi des historiens avec une notoriété et une assise intellectuelle inattaquable pour bâtir cette uchronie qui est un genre très apprécié dans l’univers anglo-saxon mais regardé avec défiance en France. La trame était simple, il s’agissait d’avancer les événements de quatre ans, la fin de la guerre en 1914 et le traité de paix en 1915, en inversant les protagonistes. Il fallait également couvrir le champ géographique et ce fut donc Christian Ingrao pour l’espace germanique, Robert Frank pour le Royaume-Uni, Pascal Ory pour l’histoire culturelle, Sophie Cœuré pour la Russie et Quentin Deluermoz et Pierre Singaravélou pour les espaces asiatique et africain. Nous nous rencontrions tous les trois mois, depuis le début de l’écriture au printemps 2017. Chacun travaillait sur une trame concernant son aire géographique et échangeait avec les autres, ce qui provoquait parfois des débats très animés !

Les romanciers que j’ai contactés ont été séduits par l’idée. Ils devaient écrire une nouvelle sur les années 1920 et 1930, avec la seule consigne que la France avait perdu la guerre qui n’avait pas eu le temps d’être mondiale ! Ils n’ont pas lu les textes des historiens, ne se connaissaient pas et ont travaillé chacun de leur côté. 

P. M. : Dans cette uchronie, la Russie ne connait pas le basculement de la Révolution bolchévique et continue son ouverture européenne. Est-ce que vous vous êtes inspiré, directement ou indirectement, de l’actualité récente des Relations internationales pour définir la place de la Russie dans l’uchronie.

X. D. : Sophie Cœuré a vraiment décidé seule, même si elle en a parlé avec les autres historiens, pour être cohérente avec eux. Elle aurait pu imaginer une Russie devenant bolchévique, en dépit de la victoire de l’Allemagne, mais elle a fait le choix d’une Russie social-démocrate dirigée par Kerenski. Elle est donc partie sur une évolution plausible de la Russie dans cette configuration.

On s’aperçoit que même en essayant d’échapper à l’histoire, elle nous rattrape. On échappe à l’histoire en disant que ce sont les Allemands qui gagnent, mais il y a néanmoins une tonalité empreinte de l’histoire réelle du XXe siècle. Par exemple, pour la France vaincue, il y a un gouvernement en exil qui ne va pas en Algérie comme en 1940, mais en Tunisie. Les historiens restent influencés par ce qui s’est passé durant la Seconde Guerre mondiale et par la construction européenne comme réponse aux défaillances de 1940-1945. Il y a donc une réelle difficulté à échapper aux « contraintes » du réellement advenu, à la vérité du XXe siècle.

P. M. : Avec la victoire de l’Allemagne en 1914, quelle est la place des relations franco-allemandes dans ce XXe siècle alternatif ?

X. D. : On peut imaginer une gigantesque parenthèse entre 1914 et 1945 et on retrouve dans les années 1950, avant même le traité de l’Elysée, quelque chose qui existait en 1870. Reste la question de l’Alsace-Moselle, à propos de laquelle nous imaginons dans L’Autre Siècle un référendum au cours duquel les Alsaciens décident de rester dans le Reich. Avec cette forme de grande parenthèse, 1914-1945 n’existe pas et on retrouve ce qui s’est passé dans les années 1950-1970, sans la question de la réconciliation franco-allemande. Encore que si l’on imagine une parenthèse plus vaste, entre 1871 et 1945, avec une Allemagne qui a fait son unité aux dépends de la France, on va vers une réconciliation et une Europe intégrée. Pour résumer, l’uchronie que j’ai construite c’est le XXe siècle, le tragique en moins.


De peuple et de pureté : musique et politique en Allemagne de 1933 à 1949

par Sebastian Jung, membre du comité de rédaction de la Revue Abibac et enseignant d’histoire-géographie en section européenne et Abibac au lycée Albert Schweitzer (Le Raincy)

La vie politique en Allemagne fut marquée entre 1933 et 1949 par la musique : alors que le Horst-Wessel-Lied résonnait sous la porte de Brandebourg le 30 janvier 1933, le Auferstanden aus Ruinen de Hanns Eisler, désigné un mois après sa création hymne de la RDA, actait le 5 novembre 1949 la séparation des deux Allemagne. Entre les deux, le 2 mai 1945, la 8ème symphonie L’Inachevée de Schubert accompagna sur le Reichssender Böhmen l’annonce de la mort d’Hitler. C’est sur cette histoire que se penche Elise Petit dans son ouvrage Musique et politique en Allemagne du IIIème Reich à l’aube de la guerre froide, offrant par là même la première synthèse sur le sujet[1].

En soi, l’instrumentalisation de la musique par le régime national-socialiste n’est pas une découverte et fait depuis plus de vingt-cinq ans l’objet de publications, expositions et débats[2]. Au cœur de ces débats : la collaboration et la résistance, le dévoiement de la musique, la question d’un art nazi. Voilà des aspects traités à d’innombrables reprises qui n’intéressent pas l’auteure. Qu’« en tant que vecteur de diffusion d’idées ou de messages »[3] la musique puisse servir à l’embrigadement tout comme à la subversion, voilà une évidence. Mais pourquoi ? Pour quelle raison un régime incapable de produire sa musique (le Horst-Wessel-Lied fut une copie d’un chant communiste, et aucun musicien – qu’il fut ou non nazi convaincu – ne sut reproduire en musique la Weltanschauung de toutes les élites nazies) fit-il autant d’efforts pour maîtriser un art qui n’était pas le sien ? En posant cette question, Elise Petit s’inscrit dans les recherches les plus récentes qui tentent de saisir le national-socialisme comme un système de croyances et d’affects, qui non seulement faisait et donnait sens à des millions d’Allemands, mais qu’il faut prendre au sérieux pour le comprendre[4]. Cette approche dépasse nécessairement les débats sur ce qui, en termes musicologiques, peut ou ne peut pas être classé comme nazi, tout comme celle de la responsabilité individuelle d’un Furtwängler ou d’un Karl Orff. Elle y répond en proposant une grille de lecture qui reprend la narration programmatique du national-socialisme : constituer une rupture, créer une communauté du peuple sur des fondements raciaux (la Volksgemeinschaft), qui nécessite une épuration de la musique. Mais l’apport de cet ouvrage va au-delà : dépasser la césure de 1945 pour envisager les continuités et ainsi s’affranchir des discours politiques sur la rupture.

Peuple, pureté et rupture

Pour ce faire, Elise Petit conçoit à juste titre toutes les formes musicales dans sa démonstration, parce que les distinctions entre musique savante ou populaire n’ont plus de place ici.  Evidemment la musique atonique impulsée par Schönberg fut décriée par de nombreux tenants de la Weltanschauung nazie (et associée au judaïsme), mais tel fut aussi le cas des Schlager, cette variété populaire qui, à partir des années 1960, fut décriée comme de droite – sans compter que des tenants de l’atonalité surent trouver leur place entre 1933 et 1945. De même, si le jazz, dénoncé comme américain et surtout « négroïde », fut âprement combattu, Goebbels tenta par tous les moyens de  répondre à l’engouement populaire en cherchant, en vain, à inventer un jazz allemand. Mais il n’y eut pas de musique nazie parce que les élites du régime ne surent et ne purent trouver issue à l’impératif catégorique de la pureté, du peuple et de la rupture. Les innombrables concours, notamment pour les jeux olympiques de 1936, les listes de Gottbegnadigten permettant d’échapper au service militaire, les financements du ministère Goebbels n’y changeaient rien : ni les Volkslieder, ni la Unterhaltungsmusik, ni les opéras sur fond de mythes antiques ne surent satisfaire les représentations des élites. Il fallut donc se retrancher dans un passé réinventé, dont Beethoven et Wagner devinrent les synonymes.

L’originalité et l’apport réel de l’ouvrage sont de poursuivre la réflexion au-delà de 1945. Car les trois axiomes – peuple, pureté, rupture – furent au cœur des politiques des Alliés dès la chute du nazisme. Si dans un premier temps la rupture prit le dessus – en particulier dans la zone d’occupation américaine qui mena, plus qu’ailleurs, la politique de dénazification avec les moyens nécessaires – les enjeux nationaux cherchant à contrer un sentiment d’infériorité (que l’auteur démontre de manière convaincante surtout pour la France) s’imposèrent rapidement. Or, ceux-ci avaient à cœur, plus que de constituer une rupture, de marquer une nouvelle pureté pour constituer un peuple allemand en adéquation aux idéologies et enjeux géopolitiques des puissances dans le cadre d’une guerre froide naissante. Cela passa dans un premier temps par une politique musicale visant à gommer les années allemandes 1933-1945, en faisant redécouvrir ce qui avait été interdit ou ce qui avait été créé entre temps. Très rapidement pourtant la guerre froide prit le dessus : la nouvelle pureté et la rupture laissèrent la place à la création d’un ou plutôt de deux nouveaux peuples, qui d’un côté acceptèrent de faire le pont avec des musiciens impliqués dans le régime nazi (et dont Böhm, Karajan ou Orff sont les représentants illustres), de l’autre incorporèrent dans leur utopie musicale des préceptes musicaux défendus par le régime nazi (aux dépens notamment de Eisler, qui contrairement à d’autres choisit de rester en zone d’occupation soviétique). La rupture avait fait long feu.

Ce qui relie les deux périodes – 1933-1945 et 1945-1949 – c’est l’impossibilité du politique à façonner le goût musical tel qu’il le souhaiterait. La recherche de l’adhésion de la masse, bien plus que la polycratie d’ailleurs, obligent à faire des concessions. En d’autres termes, la rupture n’est assumée par le politique que tant que celle-ci sert à renverser l’ordre ancien. La préoccupation de la conservation du pouvoir se traduit ensuite par le retour à un conservatisme artistique. Envisagée ainsi, la musique n’est pas libre : elle se plie à y rompre aux exigences, convaincue ou soumise. Les moyens en revanche diffèrent et ne souffrent pas la comparaison : si l’on peut concevoir que la politique musicale de la zone d’occupation soviétique adopta des tonalités totalitaires à partir de 1947 – c’est-à-dire l’exclusion des musiques ne répondant pas à des critères idéologiques –, les ressorts de l’échec du triptyque en Allemagne de l’Ouest relèvent davantage d’une adaptation des pouvoirs publics à un conservatisme musical, que les Alliés confortèrent à partir de 1947 dans un contexte de guerre froide. A hauteur d’Hommes, les destins ne sauraient être plus différents : les musiciens juifs piégés en Allemagne nazie au travers d’un espoir offert par la Ligue culturelle juive furent déportés et assassinés dans les centres de mise à mort à partir de 1941 ; les musiciens ne se pliant pas à la ligne de Jdanov ne purent se produire et fuirent la zone Est ; quant à l’Ouest, l’échec de l’utopie ne signifiait pas l’exclusion, mais l’inclusion de musiciens pourtant clairement impliqués au sein du régime nazi.

Une synthèse féconde pour l’enseignement

Pour l’enseignement en Abibac, et de manière générale en discipline non linguistique, l’ouvrage d’Elise Petit se révèle d’une grande fécondité. Que ce soit sous l’angle de l’illustration ou pour une étude de cas, Musique et politique en Allemagne traite de périodes au cœur des programmes, et permet d’enseigner d’une manière originale l’histoire et les identités allemandes du XXème siècle. Cette étude est surtout une invitation au travail transdisciplinaire propre à cet enseignement et en particulier au choix d’un Sachthema en littérature, que ce soit, pour n’en citer que quelques exemples, sous l’angle de l’art et de la politique, de la responsabilité de l’artiste, de la musique dans l’Allemagne contemporaine, de la Nachkriegskultur ou encore de l’embrigadement. Certes, l’enseignant n’y trouvera pas les documents-sources en allemand (par ailleurs pour beaucoup accessibles), mais des grilles de lectures possibles : entrées par artistes, approche musicologique (en particulier une étude passionnante des Volkslieder) ou politiques culturelles. Et bien qu’issu de la thèse d’Elise Petit, l’ouvrage est, tant sur le fond que sur la forme, accessible à un large public (y compris pour des élèves de première et terminale et à ce titre précieux pour un CDI). L’auteure contextualise longuement chaque période et présente les acteurs dans un souci pédagogique manifeste.

*

Le défi ainsi posé d’une approche accessible dépassant le cadre chronologique habituel contient nécessairement des écueils : l’ampleur de la bibliographie conjointe sur le nazisme et l’après-guerre empêche par la force des choses d’en maîtriser toutes les entrées – ce qui ne gêne pas nécessairement le propos[5]. On regrette cependant que la notion de « totalitarisme » vienne appuyer une réflexion certes légitime sur les continuités entre le régime nazi et les régimes d’occupation d’après-guerre, mais sans être historicisée.[6] Son emploi pour décrire la dénazification en zone d’occupation américaine semble ainsi peu judicieux[7]. De la même manière, l’approche du politique se concentre – pour une question de lisibilité et de cohésion – essentiellement sur ses aspects les plus institutionnels et sur une conception top-down des rapports sociaux, faisant la part belle aux élites décisionnelles. La question de l’autonomie du champ artistique – en particulier sous occupation alliée – n’est pas posée, tout comme ne l’est pas le rôle des autres acteurs – notamment les Eglises catholiques et protestantes dans la création d’un référentiel musical. L’explication de l’hostilité vis-à-vis de la « nouvelle musique » rencontrée par les autorités américaines en Bavière gagnerait en substance à ne pas se réduire aux goûts réactionnaires des populations.

Il demeure, si l’histoire est parfois une partition qui remplit des vides, qu’elle est surtout une portée qui donne sens à des notes certes connues et entendues, mais dont l’écoute globale nous échappe. Musique et politique en Allemagne… d’Elise Petit fait partie de ces ouvrages essentiels qui, plus que des découvertes, offrent du liant à une meilleure compréhension du passé. A l’heure où certaines voix rêvent de peuple, de pureté et de rupture et font de la musique comme de tous les arts un champ de bataille, voilà lecture salutaire.


[1] Elise PETIT, Musique et politique en Allemagne du IIIème Reich à l’aube de la guerre froide, Paris, Presses de l’Université Paris-Sorbonne, 2018, 396 p.

[2] On pense aux ouvrages majeurs de Joseph WULF, Musik im Dritten Reich. Eine Dokumentation, Hambourg, Rowohlt, 1966 et Michael H. KATER, The Twisted Muse. Musicians and Their Music in the Third Reich, New York, Oxford University Press, 1997 ; à la pièce de théâtre de Ronald HARWOOD, A torts et à raison, 1995, mise en scène en 1999 à Paris avec Claude Brasseur, et Michel Bouquet dans le rôle du chef d’orchestre Wilhelm Furtwängler ; à l’exposition Le 3ème Reich et la musique en 2005 à la Cité de la musique à Paris ; aux films de Thomas CARTER, Swing Kids (1993) ou Joseph VISMAIER, Comedian Harmonists (1999) ; ou aux nombreux débats entourant le passé nazi de certains musiciens, à l’exemple de Karajan, Orff ou Furtwängler.

[3] Elise PETIT, Musique et politique en Allemagne…, op. cit.,p. 1.

[4] Notamment : Johann CHAPOUTOT, La Loi du sang. Penser et agir en nazi, Paris, Gallimard, 2014 ; Christian INGRAO, La Promesse de l’Est. Espérance nazi et génocide, Paris, Fayard, 2016.

[5] Ainsi, l’absence de l’ouvrage de référence sur la Volksgemeinschaft : Frank BAJOHR et Michael WILDT (dir.), Volksgemeinschaft. Neue Forschungen zur Gesellschaft des Nationalsozialismus, Francfort/Main, Fischer, 2009, ne l’empêche pas de dresser une synthèse succincte en adéquation avec la recherche. Sur d’autres points, en revanche, le style synthétique induit des affirmations erronées : si l’épouse de Franz Lehár fut par décision de Hitler déclarée arienne, conformément aux dispositions des lois de Nuremberg, ce fut certes après son mariage, mais pas par mariage et si le langage courant nazi parlait bien de Ehrenarier, il n’y eut pas de « statut » juridique de ce type (p. 121) ; quant à l’affirmation d’une frontière nette dressée entre « régime politique » et « système concentrationnaire », c’est-à-dire « un ailleurs extrêmement sombre du Reich, dans lequel les décideurs en matière de politique musicale ne mettront guère les pieds » (p. 163), elle mérite sans aucun doute davantage de nuance.

[6] Enzo TRAVERSO, Le Totalitarisme. Le Vingtième siècle en débat, Paris, Seuil, 2001, montre notamment à quel point le contexte de la guerre froide naissante a contribué à forger un « concept » plus philosophique qu’historique.

[7] « Ecueil totalitaire » (p. 303), « entreprise d’épuration totalitaire » (p. 304). Cela peut  s’expliquer par le recours à des ouvrages plus polémiques que scientifiques, comme Frances STONOR SAUNDERS, Qui mène la danse ? La CIA et la guerre froide culturelle, Paris, Denoël, 1999 (2003 pour la trad.) sur le Congrès pour la liberté de la culture : l’implication réelle de la CIA dans la vie politique, culturelle et syndicale dans l’après-guerre en Europe ne saurait aboutir à la conclusion d’une entreprise totalitaire. Sur le même sujet, voir les travaux plus scientifiques et nuancés de Pierre GREMION, Intelligence de l’anticommunisme. Le Congrès pour la liberté de la culture à Paris 1950-1975, Paris, Fayard, 1995, et surtout de Michael HOCHGESCHWENDER, Freiheit in der Offensive? Der Kongress für kulturelle Freiheit und die Deutschen, Munich, Oldenbourg, 1998.

Ein Gespräch mit Leoni Keskinkılıç. Die „Europäisierung“ rechter Nationalparteien. Narrative von dem Rassemblement national und der Alternative für Deutschland.

Leoni Keskinkılıç ist Sozialwissenschaftlerin und Ethnologin. Sie arbeitet an der Humboldt-Universität zu Berlin und forscht zu sozialer Ungleichheit, Migration, Europäisierung, Grenzregime sowie Postkolonialer und Feministischer Theorie.

Entretien mené par Morwenna Coquelin[1]

Revue Abibac : Sie interessieren sich für die Diskurse zweier rechtsextremistischer Parteien – der Alternative für Deutschland (AfD) und des Rassemblement national (RN). Wie und warum sind Sie zu diesem Thema gekommen?

L. K.: Seit die AfD nach ihrer Gründung im Jahr 2013 zunehmend Wähler*innen für sich gewinnt und 2017 mit 12,6 Prozent in den Deutschen Bundestag einzog, machte sich in weiten Teilen der Bevölkerung Entsetzen und Erstaunen breit: Wie ist das möglich? Als Sozialwissenschaftlerin und Ethnologin beschäftige ich mich mit Fragen zur Geschichte und Aktualität von Nation und Europa und welche Rolle Heterogenität und Migration darin einnehmen. Im Zuge dieser Auseinandersetzung wollte ich der Frage nachgehen, inwiefern es gar keine so große Überraschung ist, dass Parteien, die stark vereinheitlichende und hierarchisierende Verständnisse von Kultur, Religion und Nation vertreten, Zuspruch erhalten. So stellte die These auf, dass sowohl der RN als auch die AfD zunehmend gewählt werden und politikfähig sind, da ihre parteipolitischen Perspektiven nicht (ausschließlich) über rechte Randerzählungen artikuliert werden, sondern an dominanten Sicht- und Denkweisen, die tief in der Gesellschaft verankert sind, anknüpfen. Meine zweite These lautete, dass das Erstarken und die Bündnisschließung rechter Nationalparteien die Normalisierung und Durchsetzung nationalistischer Forderungen vorantreiben und das Feld des Sag- und Machbaren in ganz Europa auf dramatische Weise verschieben.

Der Vergleich der AfD mit dem RN war dann in zweierlei Hinsicht interessant: Zum einen ist der RN anders als die AfD keine junge Partei, sondern wurde bereits 1972 gegründet und galt damals mit offen antisemitischen, rassistischen Äußerungen und autoritären, nationalistischen Gesellschaftsbildern explizit als rechtsextremistisch. Seit Marine Le Pen an der Parteispitze ist, wird die Partei jedoch anschlussfähiger und ist ein ernstzunehmendes Beispiel dafür, wie sich eine rechtsextreme Partei einen Weg vom Rand ins Zentrum der Politik zu bahnen vermag. Der zweite interessante Aspekt ist die Kooperation zwischen der AfD und dem RN: Beide Parteien sind Gründungsmitglied der EU-Fraktion „Identität und Demokratie“ und unterstützen gegenseitig ihre politischen Visionen. Neben den Fragen nach der Anschlussfähigkeit der Parteien auf nationaler Ebene, stellte sich mir also auch die Frage, inwieweit eine „Europäisierung“ rechter Nationalparteien stattfindet und welche Konsequenzen das für ihren Handlungsspielraum hat. Es sind Fragen, die höchst relevant sind, gerade in einer Zeit, in der oft mit Ohnmacht und Uneinigkeit dabei zugeschaut wird, wie sich diese Parteien europaweit weiter etablieren.

R.A.: Die heutige Welt kennzeichnet sich durch die Macht der Bilder und durch kurze, schlagende Formeln – Twitter und viele andere schnell lesbare und leicht teilbare Medien. Das Storytelling prägt auch seit den 90er Jahren die Kommunikation. Ihre Arbeit zeigt dagegen die Wichtigkeit, die Diskurse in einen sozialen und politischen Kontext zu ordnen, sowohl als in die Geschichte der politischen Themen und Wörter. Können Sie mehr darüber erklären, besonders für unsere Schüler*innen, die künftige Wählerschaft, teilweise schon politisch engagiert?

L. K : Medien wie Twitter und Facebook sind wichtige Plattformen, um sich zu informieren, zu vernetzen, zu solidarisieren oder Widerstand zu leisten. Gleichzeitig dürfen wir nicht vergessen, dass die darin zirkulierenden Bilder und Wörter politische Bedeutungen haben und unterschiedliche Effekte bewirken – je nachdem, wer es verbreitet oder liest. Bilder und Wörter beeinflussen Wahrnehmungen, Vorstellungen und Handlungen. Sie können nicht nur verletzen oder bestärken, sondern auch Benachteiligung oder Bevorzugung schüren und Ungleichheit erzeugen.

Wenn die AfD und der RN beispielsweise Wahlslogans verbreiten wie „Mut zu Deutschland!“ oder „Weder rechts noch links – französisch!“, dann muss ich mir zum Beispiel als weiße Französin oder Deutsche keine Sorgen machen, dass ich nicht dazugehöre. Muslimischen Franzosen oder Deutschen stellt sich aber die Frage, welchen Platz sie in diesem Frankreich oder Deutschland bekämen, in dem sie schon jetzt mit Diskriminierung und Ausschluss zu kämpfen haben. Bilder und Wörter, die Muslim*innen und andere nicht-weiße Gesellschaftsmitglieder angreifen, können an den privilegierten Weißen leicht vorbeiziehen. Vertreter*innen der Postkolonialen Theorie wie Edward Said, Stuart Hall und Gayatri C. Spivak lehren uns dagegen, die Stimmen und Perspektiven der Marginalisierten ins Zentrum zu setzen, um über ihr Wissen die Gesellschaft verstehen zu lernen und Ungleichheit und Ungerechtigkeit zu erkennen und zu überwinden. Eine Gesellschaft der Gleichheit und Gleichberechtigung mitzugestalten bedeutet also, eine Bereitschaft zu entwickeln, sich kritisch mit Bildern und Wörtern und ihrem Verhältnis zu Macht und Gewalt auseinanderzusetzen und rassistische Aussagen und Handlungen offen zu verurteilen. Und auch wenn es manchmal gar nicht so einfach erscheint, zu entschlüsseln, welche Bedeutung Wörter und Bilder transportieren sind Bemühungen, dem auf die Spur zu gehen, von existenzieller Bedeutung.

R.A.: Obwohl man spontan denken könnte, dass „Europa“ den nationalistischen Diskurs eher widerspricht, zeigen Sie, dass dieser Begriff mehr und mehr auf das Spiel gestellt wird. Wie nehmen Parteien wie die AfD oder der RN „Europa“ in Beschlag? Wie verbinden sie „Europa“ und „Nation“?

L. K: Die Nation steht klar im Vordergrund. Dennoch bekräftigen beide Partien, nicht „anti-europäisch“ zu denken. Le Pen erklärt etwa: „Ich bin Europäerin, ich glaube an […] ein Europa der Kooperation, das des Airbus und der Ariane“. Beide Parteien befürworten eine „partnerschaftliche Zusammenarbeit“, wenn um wohlstands- und wachstumsversprechenden Projekte geht. Sie sprechen sich aber gegen eine die Nation ersetzende europäische Identität aus.

Kultur, Sprache und Identität sollen „nationale Angelegenheit“ bleiben. Schauen wir aber genauer hin, stellt Europa als „Ideengemeinschaft“ durchaus einen signifikanten Referenzpunkt für ihre Kultur- und Identitätskonstruktionen dar: Sie berufen sich einerseits auf die „europäische Moderne“ und „zivilisatorischen Errungenschaften“, die Freiheit und Gleichheit hervorbrächten, und andererseits auf das Ende von Unfreiheit, Ungleichheit und Sklaverei, das das Resultat der „christlich-humanistischen Kultur der europäischen Völker“ sei, so die AfD in ihrem Wahlprogramm 2017. Und eben diese „europäischen“ Werte befinden sich laut AfD und RN heute in der Krise, bedroht durch Islam und Einwanderung. Um die Gefahren ‚von außen’ zu bekämpfen, fordern sie den Wiederaufbau von nationalen Grenzkontrollen, die drastische Einschränkung von Einwanderung und Staatsbürgerschaftsvergabe und die Ausweitung von Verboten, Kontrollen und Strafen – und das auf nationaler Ebene, aber europaweit.

Beide Parteien sichern und begrenzen also ihre nationalen „Identifikationsräume“ und ordnen sich zugleich in ein Narrativ des Europäischen ein. Sie beanspruchen, eine „Zivilisationsgeschichte“ zu repräsentieren, mit der sie ihre angestrebte kulturelle und politische Dominanz zu rechtfertigen versuchen.

R.A.: Was meint „Europa“ für diese Parteien? Welches „Europa“ bilden ihre Diskurse? Nützen sie diesen Begriff nur, um „die Anderen“ – momentan meistens die Muslim*innen – zu stigmatisieren?

L. K: Aus den Diskursen der AfD und des RN resultieren zwei wesentliche Bilder: Zum einen das Feindbild Islam und zum anderen das Idealbild Europa. Beide sind tief in historisch tradierten Wissensbeständen verankert.

Die Sozialpädagogin Iman Attia zeigt etwa in ihrem Buch „Die ‚westliche Kultur‘ und ihr Anderes“, dass sich Darstellungen des Islams als Bedrohung der Sicherheit und Kultur Europas an orientalistischen und antimuslimischen Bildern bedienen, die in die Zeit des Kolonialismus zurückgehen. Solche rassistischen Bilder werden von der AfD und dem RN genutzt und so kulturell und religiös umgedeutet, dass Stigmatisierungen und Ausschlüsse von Muslim*innen legitim und normal erscheinen.

Dieses Europa erzeugt aber nicht nur Ab- und Ausgrenzungen, denn im Spiegel von Fremd- und Feindbildern zeigt sich auch ein bestimmtes Selbstbild: Der Philosoph David T. Goldberg skizziert in seinem Aufsatz Racial Europeanization, wie die im Kolonialismus verstrickten Europäisierungsprozesse den „Europäer“ als weiß und christlich erzeugten und den „europäischen Bürger“ per se als aufgeklärt, human, tolerant, Gleichheits- und Freiheitsstrebend definierten. Im gleichen Zuge entwickelte sich die Vorstellung, dass diese Entwicklung vom „Rest“ der Welt abgekoppelt und Europa das alleinige Zentrum des Denkens und Handelns sei. Eine Ideologie, die auch als Eurozentrismus bezeichnet wird. Wenn die AfD und der RN von den „europäischen Völkern“ und ihrer „unveränderlichen Substanz“ sprechen, verbergen sich dahinter eben solche rassistischen und eurozentrischen Ideologien.

Beide Parteien unternehmen den Versuch, sich in eine Geschichte der „Expansion“ und „Entdeckung der Welt“ einzuschreiben, in der sie sich als Heimat der „Überlegenen“, „Retter“, „Erfinder“ und „Sieger“ der Welt quasi wiederentdecken. Hierbei ist auch auf das ambivalente Verhältnis der AfD und des RN zum Judentum und zur Erinnerung an den Holocaust hinzuweisen: Denn aus der Sicht beider Parteien nehmen das Gedenken an die Opfer des Nationalsozialismus und des Holocausts zu viel Raum in der nationalen Erinnerungskultur ein. Positive Referenzpunkte in der Geschichte würden in den Hintergrund gedrängt. Einen solchen Lichtblick finden sie wohl aber in der „europäischen Meistererzählung“ vom Fortschritt und Humanismus, die sich an Stärke und Macht orientiert.

Um ein solches ideologisch aufgeladenes Bild von Europa aufrechtzuerhalten, bedarf es wiederum impliziten und expliziten Abgrenzungen. Denn Selbst- und Fremdbild sind zutiefst voneinander abhängig: Wer ist also nicht Europäer*in und was ist nicht europäisch? Die Fremd- und Feindbilder des RN und der AfD sind flexibel und existieren gleichzeitig: Beide Parteien kulturalisieren, ethnisieren und nationalisieren Zugehörigkeit und europäisieren Werte wie Freiheit und Gleichheit auf eine Weise, dass jeglichen nicht-weißen Gesellschaftsmitgliedern wie Muslim*innen, Schwarzen, Rom*nja und Sinte*zza, Juden und Jüdinnen, keine „natürliche“ Daseinsberechtigung zukommt. Dieses Europa basiert auf einer rassifizierenden Logik, nach der Menschen aufgrund zugeschriebener kultureller und/oder religiöser Merkmale in Gruppen zusammengefasst, als nicht zugehörig erklärt und ausgeschlossen werden.

Schließlich beschwören der RN und die AfD ein Europa herauf, das durch Auslassungen und Abstraktionen auf einen einzigen Erzählstrang reduziert wird, der den Maßstab und die Bedingung von Zugehörigkeit, Kultur und Identität setzt. Dieses Europanarrativ ist insofern idealisierend und romantisierend, als dass jegliche Gewalt- und Ungleichheitsverhältnisse, migrantische Mitgestaltung, Kämpfe, Widerstände und Transformationskräfte der Vergangenheit und Gegenwart unsichtbar gemacht werden: Es verschleiert die Verbrechen Europas, die seit Beginn des Kolonialismus, des Imperialismus und der christlich motivierten Zivilisierungsmission die globale Ordnung prägen. Nicht erzählt wird, dass die europäischen Kolonialmächte über Jahrhunderte systematisch zahlreiche außereuropäische Gebiete besetzt, Menschen rassifiziert, unterdrückt, versklavt, ausgebeutet und ermordet haben und dass die Kirche eng mit der Kolonialmacht zusammenarbeitete. Auch die Tatsache, dass Europa immer schon durch Migration geprägt und von globalen Einflüssen mitgestaltet wurde, wird hier verdrängt. Sowohl innereuropäische Kriege, Konkurrenzen und Heterogenitäten als auch Unterdrückung, Ausgrenzung, Verfolgung, Vertreibung und Genozide werden ausgeblendet oder bagatellisiert.

Mit Blick auf dieses Erbe erhalten die hochgehaltenen „europäischen“ Werte der Gleichheit und Freiheit einen bitteren Beigeschmack – und das nicht erst seit den gegenwärtigen Menschenrechtsverletzungen an den Grenzen Europas und im Mittelmeer. Der eigene Machtverlust, Wohlstandsüberfluss und die eigenen Verbrechen sind aber nicht die Themen der AfD und des RN, sondern sie nutzen ein idealisiertes und exkludierendes Bild von Europa als Legitimationsgrundlage für nationalistische und rassistische Ideologien.

Um sich politisch durchzusetzen, haben sie auch schon eine geeignete Plattform auf EU-Ebene gefunden: Im Frühjahr 2019 gründeten die rechten Nationalparteien aus Deutschland, Frankreich, Belgien, Dänemark, Österreich, Italien, Finnland, Estland und Tschechien die Fraktion „Identität und Demokratie“, um gemeinsam die „Umwälzung auf dem politischen Spielfeld in Europa“ zu bewirken, wie es Le Pen formuliert. Die Fraktion ist derzeit fünft stärkste Kraft im Europäischen Parlament – so finden rechte Parteien europaweit zunehmend zu einer gemeinsamen Sprache, die sie dazu befähigt, politisch Einfluss zu nehmen und andere Parteien herauszufordern. Gegen das Erstarken rechter Parteien formiert sich aber auch Widerstand: Das European Forum of Progressive Forces will etwa ein Bündnis für ein soziales und solidarisches Europa stärken und den wachsenden Bedrohungen durch rechte Ideologien entgegenwirken. Um nationalistisch-eurozentrische Ideologien auszuhebeln, bleibt die entschiedene Zurückweisung von Ungerechtigkeit und Ungleichheit und die Hinwendung zur eigenen Verstrickung in solchen Ideologien ein notwendiger aber noch ausbleibender Schritt.

R.A.: Welche Unterschiede kann man zwischen den Diskursen der AfD und des RN sehen?

L. K: Unterschiede lassen sich vor allem in der Artikulationsweisen und der Themensetzung ausmachen: Während die AfD das „Feindbild Islam ins Zentrum ihrer Rhetorik stellt, spricht der RN primär vom „Volk“ und „den Franzosen“ – wobei das gleiche Feindbild implizit mitentworfen wird. Dass die nationalistischen Ideologien der AfD und des RN aus unterschiedlichen nationalen Bedingungen und Traditionen hervorgehen, wird an der Themensetzung deutlich: Der RN widmet sich neben Einwanderung explizit ökonomischen und sozialen Missständen und wirbt gezielt mit Sozialpolitik und linken Argumentationen wie „sozialer Gerechtigkeit“. Die AfD preist dagegen neoliberale und nationalkonservativ grundierte Gesellschafts- und Wirtschaftsvorstellungen an und umgeht Themen wie Armut und Wohlstand weitestgehend. In ihrem Fokus stehen Integration und „Leitkultur“. Doch trotz Unterschiede bekräftigt Le Pen, dass beide Parteien mehr verbindet als trennt.

Für weitere Analysen ist es relevant der Frage weiter nachzugehen, wie sich die lokalspezifischen Geschichts- und Erfahrungskontexte in Bezug auf Migration, Kolonialismus, Nationalsozialismus und Genozide wie auch das Verhältnis von Staat und Religion und die Rolle des Wohlfahrtsstaats sich auf die Themenschwerpunkte, Rhetorik und Diskurs-, Politik- und Bündnisfähigkeit rechter Parteien in Europa auswirken.

R.A.: Im Titel ihres Buches von 1988 verbinden É. Balibar und I. Wallenstein Rasse, Nation und soziale Schicht [Race, nation, classe, Übers. Michael Haupt, Ilse Utz: Rasse Klasse Nation. Ambivalente Identitäten. Argument, Hamburg 1990]. Der Begriff „Klasse“ scheint aber in den heutigen rechtsextremistischen Analysen und Lösungen fehlen.

L. K: Balibar und Wallenstein arbeiten in ihrem Buch den Zusammenhang zwischen „Rasse“, Rassismus und der Konstituierung von Klassen heraus. Die ökonomischen Verhältnisse spielen für die rechten Parteien eine nicht zu unterschätzende Rolle. Das Problem ungleicher Klassenverhältnisse greift Le Pen auch explizit auf: Sie will soziale Gerechtigkeit und Wohlstand „für alle“ garantieren und schlägt hierfür „nationale Präferenz“, das heißt die Bevorzugung von „Franzosen“ auf dem Arbeitsmarkt, vor. Wenn der RN dann soziale Gerechtigkeit und Wohlstand mit Innerer Sicherheit verknüpft, stellt sich wieder die Frage, wer die „Franzosen“ sind und vor wem sie beschützt und bevorzugt werden müssen? Nach den Terroranschlägen in Frankreich 2015 und 2016 gilt das Bedrohungspotenzial durch Einwanderung und Islam zunehmend als plausibel: Statistiken zeigen, dass über zwei Drittel der französischen Bevölkerung der Ansicht sind, es lebten zu viele Immigrant*innen in Frankreich und der RN weise die größte Problemlösungskompetenz auf. Die klassenübergreifende Wähler*innenschaft des RN vereint schließlich die Formel „Franzose zu sein“. Eine Formel, die sich über soziale Fragen und Widersprüche in Bezug auf Armut und soziale Gerechtigkeit zu stellen vermag. Und auch wenn die AfD nicht sozioökonomische Fragen in den Mittelpunkt stellt, zeigen Wahlanalysen, dass Themen wie Einkommen, Rente, soziale Sicherheit und Bildung eine große Rolle in der Wahlentscheidung spielen. Die Wähler*innen sind bereit, ihre eigene Existenz auf Kosten Anderer zu sichern. So zeigt sich eindrücklich, dass „Rasse“, Klasse und Nation eng miteinander verwoben sind. Für ein breiteres Verständnis der Anschlussfähigkeit rechter Parteien sind dahingehend weitere Analysen durchaus relevant.

R.A.: Die Förderung der Frauenrechte und der Gleichberichtigung zwischen Männern und Frauen scheint ebenso nur ein Vorwand sein, um den Islam zu stigmatisieren, der als frauenfeindlich dargestellt wird. Sind die Frauenrechte nur ein Instrument gegen eine verworfene Kultur?

L. K: Frauenrechte und Geschlechtergerechtigkeit sind wichtige Themen unserer Gesellschaft. Interessanterweise behaupten beide Parteien, einer Kultur abzustammen, in der die Gleichberechtigung der Geschlechter schon lange Status quo sei. Statistiken zeigen allerdings, dass sowohl in Deutschland als auch in Frankreich Gewalt gegen Frauen* weiterhin ein gesellschaftliches Problem sind. Das gleiche gilt für die geschlechtsspezifischen Lohnunterschiede und die allgemeine Diskriminierung von Frauen* auf dem Arbeitsmarkt. Vor diesem Hintergrund dient die idealisierte Darstellung der gleichgestellten Frau* zum Instrument der Stigmatisierung der Anderen beziehungsweise der Ablenkung vom Eigenen: Denn wenn ich ausschließlich andere für Sexismus verantwortlich und zur Quelle jeglicher (Gesellschafts-)Probleme mache, muss ich mich nicht meiner eigenen Verantwortung widmen. Und wieder gilt es, nicht zu übersehen, dass die Ethnisierung von geschlechtsbezogener Kriminalität, Gefahr und Unterdrückung auf gesellschaftlich tief verankerten und historisch weit zurückreichenden Diskursen basiert: Wenn der RN oder die AfD vor dem gefährlichen „muslimischen Mann“ warnen, vor dem „unsere freie und gleichgestellte Frau“ beschützt werden muss, dann knüpft es am sexualisierten Bild über die unterdrückte „orientalische Frau“ und die Angst vor dem „männlichen Islam“ an. Der Körper und die Rolle der weißen Frau werden für nationalistische Politik instrumentalisiert und müssen ungeachtet bestehender Ungleichheitsverhältnisse als Symbol der vermeintlich errungenen Freiheit und Gleichheit in unserer Gesellschaft herhalten.

R.A.: Wie interpretieren Sie die Situation in Frankreich um die Frage der Laïzität und des Schleiers, und die steigernde Verwirrung zwischen dem „espace public“ im Sinne des Gebietes des Staat, das neutral bleiben soll, und dem „espace public“ im Sinne eines gemeinsamen Raums, wie die Straßen, von dem immer mehr Menschen behaupten, dass er kein Ort der Sichtbarkeit der Religionen sein kann?

L. K: In Paris initiiert ein Politiker des RN ein Gesetzentwurf mit, das das Tragen des Kopftuches bei Schulausflügen verbieten soll, da es eine „Provokation“ darstelle. Während der Pariser Senat mehrheitlich für das Gesetz stimmt und der französische Bildungsminister Blanquer im gleichen Zuge das Kopftuch als per se „nicht wünschenswert“ erklärt, weist Präsident Macron den Gesetzentwurf entschieden zurück und warnt vor der Diskriminierung von Muslim*innen im öffentlichen Raum. Eine Umfrage zeigt aber, dass zwei Drittel der Franzosen ein solches Gesetz durchaus befürworten.

Die jüngste Debatte in Frankreich um das Tragen des Kopftuches im öffentlichem Räum muss ebenfalls machtkritisch auf seine historische Kontinuität betrachtet werden:

Der Islam repräsentiert historisch nicht nur einen Mangel (an Freiheit, Zivilisiertheit, Menschlichkeit, etc.), sondern wird zugleich einer doppelten Logik unterzogen: Im Bereich Religion wird der Islam als politische Ideologie diffamiert, im Kontext Säkularismus gilt er hingegen als hyperreligiös. So wird der Islam in Fragen nach der Trennung von Staat und Religion und der Definition des „Neutralen“ als gesondertes Problem verhandelt.

Neben der ambivalenten Einordnung des Islams muss hier der Blick auch auf die Frage nach dem „Recht auf Öffentlichkeit“ gerichtet werden: Was ist der öffentliche Raum, wer darf ihn mitgestalten, beanspruchen und regulieren und wer nicht? Die Mehrheit in Frankreich scheint ihre koloniale Expertise nicht aufgegeben zu haben: Was zur Kolonialzeit in den Kolonien an Verboten, Kontrollen und Segregation praktiziert wurde, wird heute im Inneren fortgeführt. Hier soll das das (vermeintlich) Differente aus der Sichtbarkeit, dem Öffentlichen und Gesellschaftlichen ins Private und Unsichtbare verdrängt werden. Die Frage, die sich weiter stellt, ist, ob sich irgendwann ein Status der Befriedigung und Beruhigung einstellen wird: Wann ist das „Unerwünschte“ ausreichend an den Rand gedrängt ist – und wie weit würde eine Gesellschaft dafür noch gehen?

Veröffentlichung:Keskinkılıç, Leoni (2018): Die »Europäisierung« rechter Nationalparteien. Der Front National, die Alternative für Deutschland und die Idee von Europa, in: Jacob Wunderwald, Lukas Boehnke, Malte Thran (Hg.): Rechtpopulismus im Fokus, Wiesbaden: S


[1] Professeure d’histoire-géographie Abibac au lycée Maurice Ravel de Paris.

Entretien avec Thomas Serrier. Europa. Notre histoire

Thomas Serrier, professeur à l’Université de Lille, est historien et germaniste, spécialiste des relations germano-polonaises aux XIXe-XXIe siècles, des régions-frontières européennes et d’histoire transnationale des cultures mémorielles en Europe. Il a été professeur invité à l’Université Libre de Berlin et à l’Université européenne Viadrina de Francfort-sur-l’Oder.

Entretien mené par Jonathan Gaquère

Revue Abibac : Après avoir publié avec Etienne François en 2012 Les lieux de mémoire européens à la demande de la Documentation photographique, vous avez récemment coordonné l’ouvrage Europa. Notre histoire rassemblant 149 contributions écrites par 109 auteurs issus des cinq continents. Pouvez-vous nous expliquer la généalogie de cet ouvrage ainsi que les motivations de ce changement de titre ?

Thomas Serrier : Le titre Europa. Notre histoire permettait de ne pas nous adresser uniquement à un public averti et d’élargir le cercle potentiel de nos lecteurs. Nous nous sommes aussi rendus compte que le concept de lieux de mémoire était étroitement lié au contexte national et aux « cercles » de mémoire. Nous avons par exemple eu un débat avec notre auteur et conseiller Włodzimierz Borodziej au sujet de Katyn et du massacre de 20 000 Polonais par le NKVD [police politique soviétique] en 1940. C’est indéniablement un lieu de mémoire pour les Polonais mais qu’aurait-on pu dire aux niveaux français, italien ou portugais sur Katyn ? Cela renvoie aussi à une différence importante avec les lieux de mémoire selon Pierre Nora. Dans sa conception des lieux de mémoire, un élément ne devient lieu de mémoire que s’il est reconnu et pensé comme tel par l’ensemble du territoire national, qui est le territoire de référence. Or, la majorité des lieux de mémoire européens n’entrent pas dans un tel cadre. Tel élément a un espace mémoriel qui s’étend jusqu’aux Pyrénées, tel autre jusqu’au Rhin. Il est très rare qu’un lieu de mémoire européen ait un rayonnement mémoriel correspondant à l’ensemble de l’Europe. C’est le cas pour Auschwitz ou pour Napoléon peut-être mais c’est très rare.

Nous nous sommes ensuite interrogés sur notre légitimité à dire « Notre histoire » en hésitant devant le caractère affirmatif voire militant de la formulation qui nous dérangeait, mais nous avons été soutenus par nos contributeurs étrangers, spécialement non Européens,  je pense à Jay Winter, Aki Nishiyama et Felipe Brandi, nos collègues américain, japonais et brésilien, qui se reconnaissaient aussi dans cette expression, car notre approche ouverte correspondait aussi à « leur » Europe : non pas une totalité,  fixe, définie par les seuls Européens (qu’il faudrait encore définir !), mais un ensemble historique, situé dans le monde, auxquels « leurs » histoires ont pu participer et qu’ils se sont donc appropriée eux aussi, ne serait-ce que par fragments. Pour nous démarquer de l’Europe en tant qu’Union européenne et en tant que continent, nous avons enfin opté pour « Europa » afin d’associer un côté imaginaire, d’où le choix de ce titre.

Quant à la généalogie de l’ouvrage, il faut l’inscrire dans la continuité de la première publication de la Documentation photographique en 2012. Nous avons été contactés à la fin de l’année 2014 par la maison d’édition les Arènes. Nous avons échangé et le sujet leur a paru intéressant et audacieux. Leur soutien et l’ampleur des moyens qu’ils nous ont apportés ont beaucoup compté. Ensuite, c’est allé très vite puisque nous avons rendu les textes en 2016 pour une publication en 2017.

Si nous sommes allés aussi vite, c’est parce que nous y pensions depuis déjà très longtemps. La publication des Lieux de mémoire en France avec Pierre Nora entre 1984 et 1992 a joué un rôle comme modèle historiographique. Il a révélé qu’il était possible de parler de la France et de la mémoire collective de manière kaléidoscopique à travers une foule d’entrées qui se complètent et qui font résonnance, sans raconter les événements pour eux-mêmes mais en s’interrogeant sur la construction de la mémoire autour de ces événements, ce que Pierre Nora a appelé « la mémoire au second degré ». Ce modèle des lieux de mémoire a été imité au niveau européen dans les années 1990 : en Italie, aux Pays-Bas, en Autriche et surtout en Allemagne. Etienne François, mon coéditeur, a importé en Allemagne – il était alors en poste au Centre Marc Bloch de Berlin – la notion de lieux de mémoire. Il a été le coéditeur en 2001 avec Hagen Schulze des Deutsche Errinerungsorte (les lieux de mémoire allemands) et il s’interrogeait déjà sur la possibilité de transposer cette réflexion au niveau européen.

R.A. : Parmi les pays que vous venez de citer, seuls des Etats de ce qu’on appelle encore l’Europe de l’Ouest apparaissent. Y a-t-il un autre rapport à la mémoire dans les anciens pays d’Europe de l’Est ?

T. S. : Sans aucun doute. Il n’y a pour l’instant à ma connaissance pas d’ouvrage sur les lieux de mémoire polonais ou tchèques ou roumains. Quant aux Sites de la mémoire russe, ils ont été initiés par un slaviste français, Georges Nivat… En revanche, quatre volumes de Lieux de mémoire germano-polonais ont été publiés en allemand et en polonais entre 2011 et 2015. Je connais les collègues car j’ai moi-même contribué au projet. Ils ont tous constaté qu’il y avait une différence avec le modèle initial de Nora car le projet des lieux de mémoire implique un regard critique sur son histoire et surtout sur la manière dont on pratique l’histoire et dont on use de l’histoire. En Europe centrale, où le fait pluriculturel a été si présent, la nécessité de s’ouvrir à une pluralité de perspectives transnationales est encore plus urgente. Cela implique une distance critique par rapport à son « roman » national.

            De plus, l’expression « lieux de mémoire » existe déjà dans les pays de l’Est et correspond à des lieux pour lesquels la nation exerce déjà un devoir de mémoire. Typiquement, le concept de lieu de mémoire était déjà préempté en Pologne. Il existait déjà dans l’usage public, mais pour désigner des crimes nazis commis pendant l’occupation ou pour désigner des lieux de la répression communiste et soviétique. Il s’agissait donc davantage de lieux de mémoire au sens de lieux de culte d’une mémoire nationale et patriotique et non pas au sens historiographique. 

            Il y a également à ma connaissance un projet hongrois des lieux de mémoire. Mais je ne sais pas s’il s’agit d’un projet historiographique semblable à celui de Pierre Nora ou d’un projet destiné à orienter l’opinion publique hongroise.

R.A. : En tant qu’historien, la construction européenne et le fait de pouvoir être européen changent-ils la manière d’analyser son histoire nationale ?

T. S. : Oui. Les décennies de coopération et de dialogue entre Etats ont rendu possible l’intérêt des historiens pour les transferts culturels et pour l’histoire croisée. A partir de là, des manuels communs franco-allemands ou germano-polonais ont pu être réalisés. Ce paradigme de l’histoire croisée traverse l’ensemble des contributions sans qu’Etienne et moi-même l’ayons explicitement souhaité. Mais tous les contributeurs avaient intégré cette dimension à leur réflexion car la manière de faire de l’histoire a changé entre les années 1950 et les années 2000.

Etienne François et moi-même avons d’ailleurs veillé à avoir un équilibre entre les nationalités contribuant à l’ouvrage, ainsi qu’une mixité générationnelle entre jeunes chercheurs et chercheurs plus âgés. Notre collaboration est d’ailleurs à cette image. Cela dit, nous avons construit notre démarche en laissant de côté la dimension politique car plusieurs contributeurs sont russes, l’un est ukrainien, un autre serbe, sans parler des non Européens (Inde, Japon, Sénégal, Australie, Canada, Brésil, Etats-Unis)… Nous ne nous sommes pas limités à l’Union européenne.

R.A. : Le sous-titre de votre ouvrage s’intitule L’héritage européen depuis Homère. Pourquoi cette référence à l’histoire grecque ?

T. S. : A vrai dire, nous ne souhaitions pas nous inscrire dans la continuité du grand récit européen débutant avec Athènes, la démocratie, même si nous avons bien un article sur Homère et un autre sur Athènes, justement. Si ce sous-titre suggère une linéarité, il faut bien comprendre que notre démarche est autre.

Comme le disait Marc Bloch, les questions que nous posons au passé nous sont dictées par notre présent. Nous avons simplement voulu éclairer de manière scientifique les usages de l’histoire dans les débats actuels, où les références à la Grèce ou à la Rome antique sont évidemment légions, mais nous sommes remontés dans certains articles à des périodes antérieures. Par exemple, dans mon article sur la traversée des Alpes, j’ai tenté de démonter le discours européen assimilant les Alpes à une barrière « dépassée depuis tout temps ». Les Alpes sont un espace d’échanges et de communication. Pour démontrer cela, je me suis appuyé sur tout ce qui a pu être dit sur Ötzi, cet homme de plus de 5 000 ans retrouvé momifié en 1991 au fond d’un glacier italien. L’effet mémoriel est important car un musée a été construit autour de cette découverte. Le discours médiatique s’était orienté en 1991 sur les causes de sa présence à une si haute altitude et soulignait les échanges qui existaient déjà à cette époque à travers les Alpes. Il est donc possible de retracer des discours contemporains noués autour d’un objet mémoriel bien plus ancien que l’antiquité grecque.

R.A. : Avez-vous été surpris par les contributions de certains auteurs ?

T. S. : J’ai surtout appris beaucoup de choses en éditant ces 1300 pages. A l’époque, je ne connaissais pas la totalité des auteurs. Il y en a d’ailleurs encore quatre ou cinq que je ne connais pas encore personnellement. Nous avons échangé de manière électronique, sans nous rencontrer directement. Grâce à la fondation Volkswagen, nous avons pu rassembler 79 auteurs, en dehors de tout colloque, uniquement pour parler du projet éditorial autour de l’ouvrage Europa. Notre histoire.

Si nous avons été surpris, c’est peut-être avant tout par la persistance des frontières et l’importance de l’échelle globale. C’est tout d’abord le cas pour la frontière est-ouest. Nous nous sommes interrogés sur cette dimension. Peut-être est-ce dû au choix des auteurs ? Nous avions cependant laissé les contributeurs libres de leur approche. Nous leur avions simplement demandé de réfléchir à la dimension européenne des mémoires et de répondre à la question suivante : les lieux de mémoire européens sont-ils plus qu’une simple addition des lieux de mémoire nationaux sur l’Europe ? La délimitation de sous-ensembles régionaux – comme la distinction Europe de l’Ouest/Europe de l’Est – ne vient donc pas d’une suggestion de notre part mais elle ressort d’un grand nombre d’articles que ce soit sur la Shoah, sur la Seconde Guerre mondiale, sur le communisme bien évidemment, mais aussi sur des articles sur la longue durée comme l’article sur le schisme de 1054 et ses conséquences structurelles de très longue durée, ou des articles plus récents comme sur les migrations. Nous avons rédigé cet ouvrage en 2015 en pleine crise migratoire et tout livre est une publication de son temps. Cela s’est sans doute répercuté sur les questionnements. Nous avons ensuite été surpris par la permanence de la frontière. Outre les différents articles traitant directement de la mémoire du limes, du Mur de Berlin ou du mur d’Adrien, cette thématique revient sans cesse, sans que nous ne l’ayons envisagé comme tel au départ. Cet aspect géographique ne faisait pas partie de nos attentes mais il est omniprésent dans les trois parties. Cela renvoie d’ailleurs aux travaux de Béatrice von Hirchhausen sur les frontières fantômes.

Nous avons enfin été surpris – sans l’être totalement – par l’importance du rapport au Monde qui émerge dans les réflexions sur les mémoires européennes. L’Europe ne peut pas se concevoir en vase clos continental sans interroger le rapport au Monde. Dans les deux premières parties de notre ouvrage, « Présences du passé » et « Les Europe », le rapport au Monde apparaît déjà dans la plupart des articles tandis que, dans la troisième partie intitulée « les mémoires-Monde », nous allons directement au cœur du sujet : quelles sont les traces de l’Europe dans le monde ? Et inversement, quelles sont les traces du Monde en Europe ?

Même les différences régionales en Europe s’expliquent par un rapport différent au Monde, que ce soit l’héritage colonial ou celui de l’émigration vers les Etats-Unis. Il est véritablement impossible de penser l’Europe, ses dénominateurs communs et ses différences, sans évoquer le cadre mondial.  

R.A. : Dans votre article sur les frontières, vous vous êtes inscrits dans la continuité de Lucien Febvre qui envisageait les frontières comme des coupures mais aussi comme des coutures. En quoi les frontières européennes sont-elles aujourd’hui des coupures et des coutures ?

T. S. : Dans son livre sur le Rhin, Lucien Febvre utilise à plusieurs reprises cette expression de frontières comme coupure et couture. Le Rhin est effectivement un très bon exemple de mise à distance de l’autre à l’aide de la frontière mais aussi de lieu de rencontres et d’échanges.

J’ai eu beaucoup de mal à écrire mon article sur la frontière. Cela tient au fait que les Européens peinent à avoir une position assumée sur la question frontalière et qu’on ne peut donc plus partir d’un discours dominant clairement identifiable. Le flou et l’ambivalence dominent sur cette question et il y a actuellement une coexistence de modèles et de références contradictoires. Les Européens restent, d’une part, attachés à l’ouverture des frontières mais on observe d’autre part un retour des frontières, pour des raisons qui ont d’ailleurs souvent un lien avec des espaces extra-européens. La réintroduction du contrôle frontalier à Vintimille entre la France et l’Italie n’était pas due à la volonté de contrôler les ressortissants italiens… Le Brexit est lui aussi, du moins en partie, une réponse à la crise migratoire qui s’est cristallisée à Calais.

Entre un discours européen très axé sur l’ouverture des frontières et l’acceptation d’une fermeture progressive, l’Europe d’aujourd’hui est en quelque sorte un Janus aux deux visages. J’ai donc tenté dans mon article d’interroger la filiation de ces deux discours sur la longue durée en remontant notamment aux discours de Victor Hugo, de Coudenhove Kalergi ou de Jean Monnet.

R.A. : Vous avez écrit à la fin de votre article que « la frontière de l’Europe, c’est la libre-circulation ». Qu’entendez-vous par là ?

T. S. : La liberté de circulation me semble être la condition sine qua non de l’Europe. Si on met fin à cette libre circulation, on met fin à l’Europe. Mais je ne me place pas dans le sans-frontiérisme, dans l’utopie d’une disparition totale des frontières. Les discours sans-frontiéristes existent mais les frontières persistent entre les Etats et notamment dans les mémoires.

R.A. : Quelques mots sur vous maintenant… Qu’est-ce qui vous a amené à vous intéresser à l’Allemagne et à l’Europe ?

T. S. : Ma mère est allemande, mon père, français, était assez germanophile, mon beau-père un juif allemand ayant refait sa vie en France. Par mon héritage familial, j’ai donc été en contact tôt avec l’Allemagne mais ma fascination pour l’Allemagne a d’abord été littéraire quand j’ai découvert certains auteurs allemands. J’ai notamment dévoré Günter Grass lorsque j’étais lycéen. Cela a joué un rôle dans mon intérêt pour la Pologne car il est né à Dantzig, devenu aujourd’hui Gdańsk.

Mais ce qui a joué un rôle central, c’est mon appartenance à la génération des bacheliers qui passèrent le bac en 1989. J’ai été – comme beaucoup – attiré par cette ouverture vers l’Europe de l’Est alors même que ma famille ne m’avait pas orienté vers cet espace. Mes voyages en Pologne, en Russie et en Tchécoslovaquie au tout début des années 1990 ont été des expériences fascinantes. Le « moment » 1989 – ainsi que les années qui suivirent – a beaucoup compté pour moi.

Nous nous sommes d’ailleurs souvent demandé avec Etienne [François] si nous ne surinterprétions pas l’importance de 1989. Mais les débats actuels sur la persistance des différences Est-Ouest existent toujours. Il est donc logique que nous les ayons retrouvées dans notre livre.

R.A. : Nos élèves d’Abibac se posent des questions sur leur orientation. Vous avez enseigné à l’Université européenne Viadrina de Francfort-sur-l’Oder. Pouvez-vous nous expliquer ce qu’est l’université européenne Viadrina ?

T. S. : C’est une petite université de 6 000 étudiants. L’université européenne Viadrina a ouvert en 1991, après l’ouverture du Rideau de fer et l’établissement d’un réel dialogue germano-polonais. Un effort conséquent d’enseignement croisé a été réalisé. L’objectif était de promouvoir la diversité et la connaissance mutuelle au sein de la population étudiante pour dépasser les clivages nationaux de part et d’autre de l’Oder. Viadrina signifie « de l’Oder » en latin. L’université réunit donc dans son nom la dimension européenne et la dimension locale. Il s’agissait – et s’agit toujours – d’un laboratoire.

Entretien avec les éditeurs de Fraternisations franco-allemandes en temps de guerre.

Entretien mené par Sebastian Jung[1]

En s’intéressant à ces moments de rencontres et d’échanges qui en temps de guerre constituent des transgressions profondes dans l’imaginaire national de l’ennemi, les éditeurs du Fraternisations franco-allemandes en temps de guerre proposent un nouveau regard sur les transferts culturels entre la France et l’Allemagne.[2]

13 contributions, accompagnées d’une préface contextualisant ces recherches et d’une introduction épistémologique, abordent les fraternisations sous un angle transdisciplinaire (histoire sociale ou politique, du genre ou des élites, de l’art, de la philosophie, littéraire ou cinématographique). L’approche globale envisageant toute forme de transgression de l’état déclaré d’ennemi permet ainsi de comparer les fraternisations symétriques (bien connus entre soldats) aux fraternisations asymétriques (soldats-civils, femmes-hommes, occupants-occupés) et ainsi d’interroger au plus près le concept de transfert culturel et en arrière-plan les ressorts et racines d’une amitié franco-allemande déclarée par deux Etats en 1963, qui pourtant firent taire les mémoires de celles et ceux qui en  transgressant avaient contribué à poser les premières pierres du franco-allemand.

Les enseignants d’histoire-géographie y trouveront de nouvelles problématiques et des entrées fécondes pour leur programme ; les professeurs d’Allemand une invitation à aborder les fraternisations sous l’angle d’un Sachthema, dont la prolongation historique interroge de nombreux espaces de fraternisation potentiels actuels et dont les arts et les médias se font l’écho.

La Revue Abibac s’est entretenue avec les trois éditeurs de l’ouvrage, Etienne Dubslaff, Paul Maurice et Maude Williams.

Revue Abibac : Vous abordez la question des transferts culturels entre la France et l’Allemagne d’une manière nouvelle, à savoir à travers la question des fraternisations. En quoi est-ce que cette approche permet de combler un manque historiographique ?

Étienne Dubslaff, Paul Maurice, Maude Williams : Jusqu’à maintenant, les travaux de recherche se sont majoritairement concentrés sur les rencontres violentes entre soldats des armées ennemies ou les relations conflictuelles entre occupants et occupés. Il est vrai que depuis quelques années les relations entre ces derniers ont été approfondies de manière plus différenciée. Ainsi, les relations amoureuses, par exemple, sont-elles maintenant prises en compte. Cependant, une part importante des rencontres lors de conflits armés (des guerres napoléoniennes aux conflits contemporains) n’a pas encore fait l’objet de recherches avancées. L’absence d’études sur ce sujet renforce l’idée d’une acceptation de la violence en temps de guerre et passe sous silence les comportements – certes marginaux mais bien réels – qui vont à contre-courant de la pensée nationaliste et belliqueuse dans les différents pays. Cet ouvrage entend donc poser les premiers jalons d’une histoire encore dans l’ombre, celle des réticences face à la guerre et des volontés pacifiques des peuples, même en temps de guerre.

R.A. : Un aspect central de l’ouvrage que vous avez dirigé est celui de la définition. La fraternisation apparaît ainsi en temps de guerre (guerres napoléoniennes, guerre franco-prussienne, Première et Seconde Guerre mondiale) comme « une interaction ou le refus de la violence délibérée entre les acteurs réputés ennemis ». Est-ce à dire que la fraternisation n’est possible qu’en temps de guerre ?  Ou, formulé autrement, la guerre est-elle un révélateur, voire un accélérateur de processus que l’on observe par ailleurs ?

E. D., P. M., M. W. : Les fraternisations sont présentes à partir du moment où des tensions apparaissent, ou perdurent, entre deux camps qui se définissent comme ennemis. Les fraternisations sont transgressives par nature, elles vont à contre-courant de la politique officielle et des ordres donnés en temps de guerre. La guerre est alors la forme de tension la plus marquée entre deux pays, où les fraternisations prennent le plus d’ampleur et les formes les plus impressionnantes tant elles sont en complète contradiction avec le comportement attendu de la part des États et des sociétés.

R.A. : L’un des axes majeurs dans le processus de fraternisation est celui de la représentation de l’Autre. Vous expliquez ainsi que c’est la création de représentations communes qui permettent ou favorisent la fraternisation. Voilà un sujet central pour la gestion des conflictualités – passées et actuelles. Par quels moyens ces représentations communes ont-elles pu voir le jour ? En d’autres termes, quelles sont les conditions et les moteurs permettant la création de représentations communes ?

E. D., P. M., M. W. : Ces représentations de l’autre évoluent au cours du conflit. L’expérience commune peut être un liant plus puissant que ne le sont les représentations véhiculées par la propagande manichéenne : les soldats des tranchés lors de la Première Guerre mondiale vivent peu ou prou la même guerre, tandis qu’ils ont bien conscience de l’abîme qui les sépare de leur propre état-major. Autre exemple, les as de l’aviation militaire français et allemands proviennent du même milieu et de classes sociales similaires et partagent le même ethos chevaleresque en dépit, ou justement à cause, des duels aériens qui les opposent. Enfin, les fraternisations prenant la forme de relations intimes entre occupants et populations occupées présupposent un conflit armé. Autrement dit, la guerre est bien un facteur essentiel dans l’élaboration de la représentation de l’Autre.

R.A. : Au lieu de les exclure, vos recherches prennent en compte les relations de violence et de domination (qu’elles soient sociales, de sexe ou nationales). Il s’agit essentiellement des fraternisations entre dominants (soldats) et dominés (civils ou prisonniers). Vous les qualifiez de « fraternisation asymétriques ». C’est donc une toute nouvelle lecture des relations dominants-dominés que vous proposez. En quoi est-ce qu’une relation de domination peut être qualifiée de fraternisation ?

E. D., P. M., M. W. : L’un des apports essentiels de ce recueil est d’avoir cherché à dépasser le schéma classique des relations symétriques entre combattants. Celles-ci sont effectivement asymétriques quand elles lient soldats et civil(e)s. Elles peuvent néanmoins être qualifiées de fraternisations, répréhensibles aux yeux de l’État si ce n’est de la société. Restées longtemps tabou, elles engagent en effet des civil(e)s, dont l’honneur national et la bienséance auraient voulu que les contacts se limitent au strict minimum, sous peine de trahir son camp. Implicitement, « l’arrière » ou les prisonniers de guerre sont appelé à continuer de combattre l’ennemi, ne serait-ce qu’en refusant tout contact superfétatoire.

R.A. : Envisagée ainsi, la fraternisation est un processus complexe, qui relève de l’intime comme du public, de l’assumé comme du caché, du tabou tout comme d’une narration épique. Les contributions relèvent d’ailleurs d’approches très différentes (culturelle, politique ou sociale, littéraire, philosophique ou cinématographique…). Dans ce cadre quelles sources permettent de déceler les fraternisations ? Ou, à l’inverse, permettent de conclure à l’absence de fraternisation ?

E. D., P. M., M. W. : Les sources qui permettent d’identifier les fraternisations sont plus nombreuses qu’on ne pourrait le penser. Les périodes de guerre sont celles qui engendrent le plus de documents car les États et les armées veulent contrôler leur population et être informés au mieux de ce qui se passe chez l’ennemi. Ainsi, les rapports de l’armée, de la police, de la justice, des maires et préfets qui surveillent leur population, sont de précieux indicateurs. Mais comme vous l’avez mentionné, les fraternisations font également partie de la sphère privée et on retrouve des traces notamment dans les lettres, les journaux intimes, les photographies, les films d’amateurs ou bien encore les chants et poèmes. Ces derniers constituent une partie de l’expression artistique du vécu de guerre et après le conflit il n’est pas rare de voir la publication de romans, la sortie de films ou d’autres œuvres traitant de fraternisations.


[1] Professeur d’histoire-géographie en Abibac au lycée Albert Schweitzer et membre du comité de rédaction de la Révue Abibac.

[2] Paul Maurice, qui coédite l’ouvrage, est membre du comité de rédaction de la Revue Abibac.

Les féminismes allemands de la première vague. La racialisation de la question du genre

par Jennifer Meyer[1], Morwenna Coquelin[2]

En général, le féminisme est associé à une vision progressiste de la société et placé à gauche de l’échiquier politique. Or une étude plus fine montre que de profondes divisions traversent les mouvements de lutte pour l’émancipation des femmes et qu’il faut en réalité parler des féminismes. Ces divisions proviennent des différentes conceptions de la féminité et de la masculinité, des rôles socio-culturels assignés aux femmes et aux hommes, ainsi que des rapports de pouvoir qui sont censés en découler, et partant, de la place des femmes dans la société, mais également d’autres catégories de pensée comme celles de la classe et de la « race ».

On présentera ici des réponses allemandes du premier xxe siècle au débat sur la « question féminine » (Frauenfrage) pour montrer comment, dans ce contexte de fragile démocratie et de montée de la droite extrême, la question du genre fut aussi et largement associée à la question raciale. Ce panorama s’inscrit dans le programme de Première Abibac, avec la question de la montée des extrêmes dans la République de Weimar et la thématique optionnelle de l’évolution de la place des femmes dans la société.

1 – Premiers mouvements féministes : un héritage varié 

Les associations patriotiques (1813-1815) : un proto-féminisme ?

Le moment fondateur de la lutte pour l’émancipation des femmes allemandes eut lieu lors des guerres napoléoniennes : suite à l’invasion et à la montée des revendications nationales, des femmes se regroupèrent dans près de sept cents associations féminines et patriotiques, dont la plus importante était l’Association des femmes pour le bien-être de la patrie (Frauenverein zum Wohle des Vaterlandes). Ne pouvant s’engager aux côtés des soldats, malgré l’existence de travesties héroïques[3], les femmes prirent part à la vie politique et militaire par le biais de la collecte de dons en argent ou en nature, le tricotage de chaussettes, le raccommodage de drapeaux ou encore le soin aux blessés. Elles construisirent ainsi un front de l’arrière (Heimatfront) dont la mémoire rejoua à plein lors de la Première Guerre mondiale. Bien que ces associations aient dû se dépolitiser après 1815 pour devenir de simples associations de solidarité et de charité, elles sont considérées comme une forme de proto-féminisme dans l’histoire allemande. La révolution de 1848 constitua un second moment charnière dans le combat pour les droits des femmes.

Les pionnières de 1848

            Au cours de la Révolution de 1848, les pionnières du féminisme allemand firent de l’accès des femmes à l’éducation et au travail leur priorité. Louise Otto-Peters (1819-1895) fut la première à revendiquer l’égalité civique mais l’Assemblée nationale de Francfort refusa d’inclure les femmes dans la citoyenneté civique en décembre 1848 et leur interdit même au printemps 1850 de participer à des réunions politiques ou d’être membres d’associations politiques. Dès 1849, L. Otto-Peters critiqua l’exclusion des femmes des idéaux démocratiques et libéraux de la révolution de 1848 par le biais de son journal, la Frauen-Zeitung (Journal des femmes), interdit en 1850 en Saxe puis en 1853 en Prusse.

Seul succès des années révolutionnaires, la fondation de l’Ecole pour femmes (Hochschule für das weibliche Geschlecht) en 1850 permit aux jeunes femmes non mariées d’être formées aux soins aux malades et aux personnes âgées ainsi qu’à l’éducation des enfants. Sa fondation avait été inspirée par le « Mouvement des jardins d’enfants » qui portait des revendications progressistes d’accès à l’instruction, condition essentielle de la démocratisation de la société tout autant que de l’émancipation féminine[4]. Cependant, la Prusse interdit les jardins d’enfants en 1851, forçant ainsi la Hochschule à fermer ses portes un an plus tard.

L’institutionnalisation du mouvement féministe bourgeois sous l’Empire.

            Sous l’Empire, l’accès à l’instruction constitua la principale revendication du mouvement d’émancipation des femmes, organisé en larges associations féminines dès 1865. D’obédience différentialiste, la majorité des féministes de la seconde moitié du xxe siècle postulait l’existence de capacités spécifiquement féminines, comme l’aptitude « naturelle » à soigner et éduquer, qu’une société bien ordonnée devait valoriser. L’accent mis sur la différence et la complémentarité des sexes fut ainsi utilisé avec succès pour défendre l’instruction des femmes et créer des emplois. Cependant, il tendait à réduire le combat féministe à la seule sphère culturelle, acceptait une stricte répartition sexuée du travail, et ne remettait pas en cause les inégalités fondamentales entre les sexes[5].

En outre, le combat pour l’accès à l’éducation puis pour la formation des jeunes filles était pour l’essentiel un combat bourgeois, prenant peu en compte les luttes spécifiques des femmes prolétaires. Néanmoins, l’engagement des féministes dans ce domaine, menées par Helene Lange (1848-1930) et sa célèbre « Brochure jaune » (Gelbe Broschüre), finit par entrainer la réorganisation de l’enseignement des jeunes filles dans le Bade (1900), en Saxe (1906) et en Prusse (1908).

Enfin, le féminisme de la première vague s’impliqua beaucoup dans les questions dites « morales » comme l’abolition de la prostitution ou la lutte contre la traite des jeunes femmes. La Ligue des femmes juives (Jüdischer Frauenbund) créée en 1904 par Bertha Pappenheim (1859-1936) s’y consacra jusqu’à sa dissolution en 1939.

2 – La question de l’éducation et de l’égalité civique

Les combats pour l’émancipation féminine ne se limitaient pas à l’éducation, mais visaient aussi l’égalité civile et civique. La création de l’Etat allemand fut de ce point de vue une déception pour les féministes : loin de transformer en profondeur le droit familial, le nouvel Etat conserva aux maris et aux pères leurs privilèges. L’Association pour le bien-être des femmes (Verein Frauenwohl) de Minna Cauer et l’Association de protection juridique pour les femmes (Rechtsschutzverein für Frauen), sous l’impulsion de Marie Stritt, militèrent dès les années 1890 pour une transformation du droit. A partir de 1894, la Ligue des associations féminines allemandes (Bund Deutscher Frauenvereine, BDF) rassembla la grande majorité des associations féministes bourgeoises de l’Empire, tandis que les femmes socialistes et marxistes préféraient lutter au sein de leurs partis, même si elles ne purent y adhérer officiellement qu’à partir de 1908.

Sous l’impulsion de Bismarck, et malgré des restrictions liées à la nationalité, l’âge, le lieu de résidence ou la capacité (ne pas être sous tutelle ou coupable d’un crime), plus ou moins importantes selon les Länder, le suffrage universel masculin fut institué pour les élections du Reichstag. Les voix en faveur de l’égalité civique se firent entendre de nouveau avec notamment la création de l’Association générale des femmes allemandes (Allgemeiner Deutscher Frauenverein) par L. Otto-Peters et Auguste Schmidt en 1865 et la parution de deux essais d’Hedwig Dohm (1831-1919) sur la condition féminine dans les années 1870[6].

Les féministes bourgeoises dites modérées recoururent à un discours différentialiste, défendant la nécessité d’une représentation des intérêts typiquement féminins, jusqu’alors ignorés, et louant la transformation possible de la politique grâce aux qualités féminines, vers un monde plus juste et plus doux. Sous l’impulsion d’Helene Lange et Gertrud Bäumer, féministes majeures du tournant entre les xixe et xxe siècles, ce discours valorisait les qualités et contributions féminines mais limitait la sphère d’influence des femmes aux domaines familial, social et culturel. L’idée d’une « égalité dans la différence » qui traversait cette ligne argumentative permit au mouvement féministe de la première vague de justifier son combat, mais ne transforma pas la division sexuée du travail dans son ensemble, voire la renforça.

En revanche, les féministes bourgeoises radicales, minoritaires, comme H. Dohm, M. Cauer et Anita Augspurg, considéraient la participation politique des femmes comme un droit de l’Homme (Menschenrecht) universel et intangible. Si pour les modérées, le droit politique des femmes était donc « avant tout une question culturelle ayant pour objectif de mettre en avant une ‘spécificité féminine’ comme complément et correctif du caractère unilatéralement masculin de tous les domaines de la vie », pour les radicales « il s’agissait d’une question de droit » concernant tous les êtres humains[7]. Les divergences de point de vue et d’argumentation entre féministes différentialistes et féministes universalistes (ou égalitaristes) étaient particulièrement vives à propos du droit de vote. En témoigne la diversité des positions représentées au sein de l’Alliance internationale pour le suffrage des femmes, fondée en 1904 à Berlin.

Quant aux socialistes rassemblées autour de Clara Zetkin (1857-1933) et de l’Internationale des femmes, elles considéraient l’égalité au travail et l’indépendance économique comme la condition première de l’émancipation des femmes et revendiquaient le droit de vote dans le cadre de la lutte des classes. L’organe des femmes socialistes, Die Gleichheit, en était le porte-voix et en 1891, sous la direction d’August Bebel, le Parti social-démocrate allemand inclut la revendication d’un droit de suffrage réellement universel dans son Programme d’Erfurt. Cependant, il fallut attendre la Révolution de Novembre en 1918 et l’instauration de la République de Weimar pour que les femmes allemandes soient pleinement incluses dans la citoyenneté politique.

3 – Un glissement conservateur du féminisme après 1914

Les conséquences de la Première Guerre mondiale

            Le conflit renforça les dissensions entre bourgeoises et socialistes ; la rupture se doublait d’une divergence entre patriotes et pacifistes, ce qui entraina un glissement du combat féministe vers des valeurs nationalistes et conservatrices. Certes, les femmes firent usage du droit de vote avec enthousiasme en janvier 1919, où l’on observe un taux de participation féminine de près de 90%. Quarante-et-une députées furent élues – 9,6% du total. Des socialistes comme Luise Zietz et Marie Juchacz, des bourgeoises libérales comme G. Bäumer, Marie-Elisabeth Lüders et Marie Baum en faisaient partie. Mais quelques candidates pour les partis plus conservateurs comme le Zentrum et le Parti populaire allemand (Deutsche Volkspartei) et même monarchistes et ouvertement antiféministes comme le Parti national-allemand du peuple (Deutschnationale Volkspartei, DNVP) furent aussi élues. Malgré leurs différends, les députées optèrent majoritairement pour une stratégie réformiste, et de nombreuses lois améliorant la condition des femmes furent votées sous la République de Weimar, notamment en matière de politique familiale, sociale et du travail.

Cependant, les avancées indéniables des droits des femmes pendant les années vingt, les conflits entre les différentes approches et revendications, ainsi que le développement du fossé générationnel entre les féministes de la première génération et celles de la génération de la « nouvelle femme » (Neue Frau) expliquent la baisse de popularité du mouvement féministe pendant la République de Weimar.

Le féminisme d’extrême-droite dans les années 1930

Bien que le BDF affichât toujours son apolitisme, il était cependant largement influencé par des femmes conservatrices et nationalistes au début des années trente. Sa présidente Agnes von Zahn-Harnack (1884-1950) publia dès 1932 un rapport présentant l’instauration en Allemagne d’un Etat corporatiste sur le modèle de l’Italie mussolinienne comme l’unique solution à la crise du système parlementaire et G. Bäumer, d’un ton résigné, affirmait la même année qu’il importait peu que, lorsque l’on posait la question de la place des femmes, l’Etat fût parlementaire, démocratique ou fasciste. La question du genre semblait de plus en plus déconnectée du combat démocratique.

La mise au pas (Gleichschaltung) des associations féminines et féministes eut lieu dès 1933. Le BDF opta pour la dissolution même si G. Bäumer se montra prête à de nombreuses concessions afin de maintenir la parution du journal Die Frau (La femme) qu’elle codirigeait. Un nombre croissant de femmes völkisch[8] et nazies s’exprimèrent ainsi dans ce journal jusqu’en 1944. En revanche, toutes les associations de femmes nationalistes et conservatrices, comme les associations patriotiques de femmes (väterländische Frauenvereine), les associations de femmes au foyer (Hausfrauenvereine) et les associations agricoles de femmes (landwirtschaftliche Frauenvereine) se rallièrent immédiatement au Front allemand des femmes (Deutsche Frauenfront) créé dès mai 1933 par les nazis.

Les cadres d’interprétation des rapports de genre de la droite radicale et du national-socialisme pouvaient en effet rejoindre les théories des féministes différentialistes.

4 – La thèse du patriarcat originel : racialisation des rapports de genre (1)

Sous l’Empire et pendant la République de Weimar, les antiféministes produisirent également un discours théorique. La réflexion sur les rapports de genre des défenseurs de la supériorité masculine postulaient, comme les féministes différentialistes, l’existence de qualités spécifiques à chaque genre : la préservation de ces qualités et de la place des hommes et des femmes garantissait l’ordre social. Au sein de la droite radicale, le non-respect des différences de genre et le désordre social étaient interprétés par ces penseurs masculinistes dans un schéma raciste et antisémite.

Ainsi, dans son Mythe du vingtième siècle[9] paru en 1930, Alfred Rosenberg (1893-1946) expliquait les causes du déclin allemand par le « chaos racial et sexuel » (Rassen- und Geschlechtschaos) issu des Lumières. Le patriarcat était posé comme un élément constitutif de l’ordre social et de l’identité, mais aussi de la supériorité, de la « race nordique »[10]. L’association entre race nordique et patriarcat n’était pas neuve : on la trouvait déjà chez le germaniste Hans Günther (1891-1968), dans sa Rassenkunde des deutschen Volkes (Raciologie du peuple allemand) de 1922[11]. La moralité propre de la race nordique y était notamment caractérisée par le patriarcat, organisation sociale fondée sur la confiscation du pouvoir par les hommes, mais aussi garant du dimorphisme sexué et donc de la survie de la race. A l’inverse, la race juive y était caractérisée par une indifférenciation des sexes conduisant à la déviance sexuée et sociale. Günther reprenait les stéréotypes antisémites de l’homme juif efféminé et de la femme juive virilisée ou lascive colportés depuis la fin du xixe siècle.

Rosenberg dénonçait alors le féminisme comme un mouvement « juif », opérant une masculinisation des femmes et une féminisation des hommes dans le but de détruire la race nordique. L’homme seul devait « être et rester juge, soldat et dirigeant de l’Etat » tandis que les femmes étaient appelées à retourner dans la sphère domestique et à se consacrer à leur mission première : la maternité. La condamnation de l’égalité entre femmes et hommes allait de pair avec l’établissement d’une hiérarchie raciale et la condamnation implacable du métissage.

            Les réponses féministes à ces thèses prirent plusieurs formes et portèrent sur différents points – l’asymétrie des rapports hommes/femmes, la question de la « sphère naturelle » des femmes, ou le cadre antisémite et raciste dans lequel était pensé le patriarcat originel.

5 – Le matriarcat originel : racialisation des rapports de genre (2)

L’importance des courants conservateurs et nationalistes au sein du mouvement féministe allemand explique aussi la réception très large des théories de hiérarchie des races, et une réponse raciste à la thèse du patriarcat originel. La racialisation des rapports de genre fut aussi pensée au profit des femmes – du moins de certaines femmes.

La thèse du matriarcat originel, que l’on trouve à l’origine sous la plume de Johann Bachofen (1815-1887) en 1861[12], fut largement discutée et commentée dans les années 1930 à la suite de la traduction par Hermann Wirth (1885-1981), philologue néerlandais national-socialiste, de la Chronique d’Ura-Linda[13]. Le texte original est un faux, forgé très probablement au xixe siècle, mais qui connut un grand succès en Allemagne au sein des mouvements ésotériques et de la droite radicale. C’est une relecture et une mise en relation de plusieurs mythes cosmogoniques, en particulier la Genèse et l’Atlantide de Platon[14], contribuant à l’« ethnicisation de l’idée matriarcale »[15]. Féminisant l’histoire des trois fils de Noé[16] devenus les trois mères originelles de l’humanité, Lyda la Noire, Finda la Jaune et Frya la Blanche, la Chronique établissait une hiérarchie des races et affirmait que le peuple allemand était de race nordique, allant ainsi dans le sens de la droite radicale allemande. Cependant, sa description de l’ordre des sexes d’une supposée race blanche originelle qui aurait conquis l’Europe provoqua la critique de cette même droite radicale : la direction était assurée par de puissantes matriarches et prêtresses et les femmes y avaient un important pouvoir religieux, social et, ponctuellement, politique. Enfin, le passage du matriarcat originel au patriarcat était compris dans une perspective raciale. Alors que Bachofen l’expliquait par l’avènement du christianisme et estimait qu’il s’agissait d’un progrès universel et bénéfique, la Chronique Ura-Linda le mit en scène par l’attaque de « races orientales » – comprendre : juives – à l’origine d’un choc des cultures et du déclin racial. Or si Wirth critiquait ce déclin racial et le monde industriel moderne, hostile à la nature, pour leur prétendue origine « orientale » il ne plaidait pas pour que le matriarcat soit rétabli. Il ne s’agissait, à l’aide de ce texte, que de légitimer un Etat proche de la nature, archaïque et antimoderne, porté par le national-socialisme.

Cependant, puisque la Chronique pouvait être aussi mobilisée par les partisan·e·s d’une avancée, même modérée, des droits des femmes, la majorité antiféministe de la droite radicale allemande insista sur son authenticité douteuse et accusa Wirth de vouloir nuire au peuple allemand en diffusant des idées contraires à sa vision d’une race nordique patriarcale et virile. Là encore, on ne trouve pas d’unité autour de la question raciale, dès lors qu’elle est mêlée à la question du genre – et inversement.

6 – Le « racial-féminisme » de Sophie Rogge-Börner : une réponse antisémite à la « question féminine » (3)

            Malgré leurs désaccords, partisan·e·s du matriarcat ou du patriarcat originels se rejoignaient sur de nombreux points : la racialisation et l’essentialisation de l’ordre des sexes ; l’identification d’une dégénérescence de la race nordique, attribuée à la race juive ; la propagation d’une vision différencialiste des rôles des sexes, assignés à des sphères distinctes et hermétiques. Cela établissait un rapport de pouvoir asymétrique, favorisant les hommes au sein d’une race nordique épurée des influences supposément juives. Ce programme fit l’objet de critiques par des femmes de la droite radicale, qui tentèrent de reformuler un projet féministe dans ce cadre antisémite et raciste.

            Un mouvement féministe völkisch se constitua ainsi dans les années vingt. Sophie Rogge-Börner (1878-1955) en était l’une des figures de proue et une bonne représentante du milieu dont étaient issues ces féministes : fille d’un officier prussien, elle fut formée comme enseignante, épouse d’un médecin militaire, son engagement politique naquit de la défaite allemande en 1918[17]. Dès lors, elle proposa une lecture féministe des théories raciales s’appuyant sur la mythologie nordique et Tacite, tentant de convaincre la droite radicale de la suivre dans sa défense des droits des femmes de « race nordique-germanique ». En effet, d’après elle, l’égalité des sexes y aurait régné, tandis que les femmes étaient opprimées au sein de la race juive, forcément inférieure. Pour elle comme pour Wirth, le déclin de la race nordique-germanique avait été causé par l’instauration du patriarcat « juif », contre-nature et fatal, à la suite des phénomènes migratoires, de l’occupation romaine et de la christianisation.

Les femmes de race nordique-germanique, privées de leur liberté, auraient alors été reléguées aux seules tâches domestiques et reproductives dans la sphère privée. S. Rogge-Börner allait jusqu’à affirmer que le patriarcat avait construit des différences artificielles entre les sexes afin de justifier a posteriori l’oppression des femmes. Mais alors qu’elle avait une conception essentialiste de la catégorie de race, elle estimait que la différence des sexes et, partant, la domination masculine, n’avaient pas de fondements naturels mais résultaient d’une dégénérescence à combattre. Persuadée que les femmes devaient tout comme les hommes accéder à un pouvoir politique, économique, religieux et militaire, elle rejetait le féminisme différentialiste qui revendiquait une simple extension de la sphère féminine.

Ici également, on constate une racialisation des rapports de pouvoir entre les sexes, mais selon une logique et pour un but contraires à ceux de la majorité de la droite radicale antiféministe. Appelant les femmes « conscientes de leur germanité » à lutter contre le « patriarcat juif », S. Rogge-Börner critiqua avec virulence la mise au pas (Gleichschaltung) des associations féminines en 1933. Avec son journal mensuel Die deutsche Kämpferin. Stimmen zur Gestaltung der wahrhaftigen Volksgemeinschaft (La combattante allemande. Voix pour la formation d’une véritable communauté du peuple, 1933 à 1937), elle adressa des critiques sévères au régime national-socialiste pour sa « politique féminine » et fit l’objet d’une surveillance puis d’une censure.

            Le racial-féminisme de Sophie Rogge-Börner s’élabora dans un contexte de radicalisation et de racialisation de la vie politique allemande. Sa pensée découlait d’une naturalisation et d’une racialisation des relations de pouvoir entre les sexes, lui permettant aussi d’inventer une nouvelle argumentation antisémite opposée à la rhétorique de la droite radicale, qui faisait des féministes des « agents juifs ». En identifiant l’avènement du patriarcat comme signe du déclin racial de la race nordique-germanique, elle faisait également de l’émancipation féminine une condition vers le renouveau racial passant par une politique d’éducation mixte et égalitaire entre les sexes.

S. Rogge-Börner peut être vue comme le point d’aboutissement d’un glissement de certains discours féministes allemands vers la droite radicale. Elle produisit ainsi un sujet spécifique du féminisme : de sexe féminin, de race allemande, c’est-à-dire « non juif », et principalement de classe sociale dominante. On assiste ainsi à l’établissement d’une « norme racisée de genre »[18] – femmes allemandes vs. femmes juives – et d’une norme racialisée des rapports de pouvoir entre les sexes – égalité germanique des sexes vs. patriarcat juif. On voit bien comment furent coproduits ici, dans ce contexte de radicalisation de la vie politique allemande, l’antisémitisme et le féminisme. S’il est indéniable que la droite radicale était majoritairement opposée à l’émancipation des femmes, l’étude des variations des discours sur le genre révèle que l’antisémitisme, mobilisé au nom de l’égalité entre femmes et hommes, pouvait servir de soubassement à un projet féministe. Cela met en évidence la perméabilité de la culture antisémite aux idées féministes, et inversement. Cela appelle aussi à confronter ces projets féministes à celui du mouvement féministe démocratique du xixe siècle. L’étude des féminismes doit les replacer dans leur contexte, dans leurs évolutions, et penser aussi les articulations entre catégories politiques – race, genre, classe[19].

Bibliographie sélective :

Stefan Breuer, Die radikalen Rechte in Deutschland 1871-1945. Eine politische Ideengeschichte, Stuttgart, Reclam, 2010.

Liliane Crips, « Une revue ‘national-féministe’ : Die deutsche Kämpferin 1933-1937 », in Rita Thalmann (dir.), La Tentation nationaliste. Entre émancipation et nationalisme. La presse féminine d’Europe 1914-1945, Paris, Deuxtemps Tierce, 1990, p. 167-182.

Elsa Dorlin, Sexe, genre et sexualités. Introduction à la théorie féministe, Paris, Presses universitaires de France, 2008.

Elsa Dorlin, « Vers une épistémologie des résistances », in Ead. (dir.), Sexe, race, classe, pour une épistémologie de la domination, Paris, Presses universitaires de France, 2009, p. 5-18.

Ute Gerhard, Frauenbewegung und Feminismus. Eine Geschichte seit 1789, Munich, Beck, 2009.

Jennifer Meyer, « Mouvement völkisch et féminismes en Allemagne. Une approche intersectionnelle à partir de l’exemple de Sophie Rogge-Börner (1878-1955) », in Patrick Farges et Anne-Marie Saint-Gilles (dir.), Le premier féminisme allemand 1848-1933. Un mouvement social de dimension internationale, Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 213, p. 77-90.

Uwe Puschner et G. Ulrich Grossmann (dir.), Völkisch und national. Zur Aktualität alter Denkmuster im 21. Jahrhundert, Darmstadt, WBG, 2009.

Angelika Schaser, Frauenbewegung in Deutschland 1848-1933, Darmstadt, WBG, 2006.

Ina Schmidt, « Die Matriarchats-Patriarchats-Geschlechterrealitätsdiskussion unter NationalsozialistInnen in der Weimarer Republik und NS-Zeit », in Ilse Korotin et Barbara Serloth (dir.), Gebrochene Kontinuitäten? Zur Rolle und Bedeutung des Geschlechterverhältnisses in der Entwicklung des Nationalsozialismus, Innsbruck, Studienverlag, 2000, p. 91-130.

Christine Streubel, Radikale Nationalistinnen. Agitation und Programmatik rechter Frauen in der Weimarer Republik, Frankfurt/Main-New York, Campus Verlag, 2006.

Françoise Thébaud, « Penser la guerre à partir des femmes et du genre. L’exemple de la Grande Guerre », Astérion, 2, 2004. En ligne : http://asterion.revues.org/document103.html [dernière consultation le 17 septembre 2017].

Beate Wagner-Hasel, Matriarchatstheorien in der Altertumswissenschaft, Darmstadt, WBG, 1992.

Eva-Maria Ziege, Mythische Kohärenz. Diskursanalyse des völkischen Antisemitismus, Konstanz, UVK-Verlagsgesellschaft, 2002.


[1]  Jennifer Meyer est docteure de l’ENS de Lyon en histoire de la pensée politique et de l’Université d’Erfurt en histoire. Elle a soutenu une thèse sur le racial-féminisme à travers l’exemple de l’écrivaine et journaliste allemande Sophie Rogge-Börner. Ses recherches portent sur les études de genre, l’histoire des féminismes ainsi que l’histoire du nationalisme et de l’antisémitisme.

[2] Morwenna Coquelin enseigne l’histoire-géographie en classe Abibac au lycée Maurice Ravel de Paris. Elle est docteure en histoire.

[3] Ainsi d’Eleonore Prochaska (1785-1813).

[4] La Kindergartenbewegung, inspirée par le pédagogue Friedrich Fröbel (1782-1852), défendait la formation des femmes aux métiers de l’éducation au nom du concept de « maternité spirituelle », et de façon à pourvoir aux besoins des structures nouvellement créées.

[5] Angelika Schaser, Frauenbewegung in Deutschland 1848-1933, Darmstadt, WBG, 2006, p. 29.

[6] Die wissenschaftliche Emancipation der Frauen (1874) et Der Frauen Natur und Recht. Zur Frauenfrage (1876).

[7] Ute Gerhard, Frauenbewegung und Feminismus. Eine Geschichte seit 1789, Munich, Beck, 2009, p. 73.

[8] Ce courant intellectuel et politique nationaliste apparut en Allemagne à la fin du xixe siècle. Le terme recouvre différents groupuscules qui partagent l’ambition de donner aux Allemands une spiritualité païenne puisée dans le romantisme et dans un passé germanique mythifié et fantasmé. Le mouvement conçoit le peuple allemand comme exceptionnel, et devant lutter contre les influences extérieures pour maintenir cette supériorité. Le mouvement völkisch est donc non seulement un mouvement d’exaltation de la germanité mais aussi un mouvement raciste et antisémite inspiré du darwinisme social.

[9] Der Mythus des 20. Jahrhundert. Eine Wertung der seelisch-geistigen Gestaltenkämfe unserer Zeit, Hoheneichen, Munich, 1930 (194 rééditions jusqu’en 1942) fut l’un des soutènements idéologiques du Troisième Reich et articulait néo-paganisme et darwinisme social.

[10] Le terme de race est ici utilisé comme une catégorie de pensée, à l’œuvre dans les théories présentées. Les races dont il est question ici ne sont que les constructions des auteur·e·s racistes cité·e·s dans cet article et ne reflètent que leur compréhension du monde.

[11] H. Günther était connu sous le Troisième Reich comme « Rassengünther » ou « le pape des races » (Rassenpapst) pour ses théories racistes et eugénistes.

[12] J. J. Bachofen, Das Mutterrecht. Eine Untersuchung Über die Gynaikokratie der alten Welt nach ihrer religiösen und rechtlichen Natur, Stuttgart, 1861. J. Bachofen était un juriste suisse.

[13] Die Ura-Linda-Chronik, Leipzig, Koehler & Amelang, 1933.

[14] Dans le Timée et le Critias.

[15] Beate Wagner-Hasel, « Rationalitätskritik und Weiblichkeitskonzeptionen. Anmerkungen zur Matriarchatsdiskussion in der Altertumswissenschaft », in Ead., Matriarchatstheorien in der Altertumswissenschaft, Darmstadt, WBG, 1992, p. 295-373, ici p. 311.

[16] Gn. 9 et 10. La répartition géographique est introduite par saint Jérôme dans Le Livre des questions hébraïques.

[17] Elle rejoignit le Parti national-allemand du peuple en 1919.

[18] Elsa Dorlin, « De l’usage épistémologique et politiques des catégories de ‘sexe’ et de ‘race’, dans les études sur le genre », Les Cahiers du genre, 39, 2005, p. 83-105.

[19] En écho au livre désormais classique d’Etienne Balibar et Immanuel Wallenstein : Race, nation, classe (1988).