Les frontières fantômes, un nouveau concept pour penser le « mur dans les têtes » ?


A la suite de l’effondrement du système communiste et de l’unification allemande, la thématique du « mur dans les têtes » s’est largement imposée. Médias, artistes et chercheurs ont d’ailleurs largement repris cette image de la frontière mentale lors du trentième anniversaire de l’ouverture du Mur de Berlin[1]. Si l’image de la frontière dans les têtes est fortement mobilisée, les discours qui accompagnent cette métaphore peuvent diverger. Alors que le Berliner Zeitung souligne que « 72% des Est-Allemands continuent de voir un mur dans les têtes », le Spiegel[2] démontre que ce mur recule. La recherche menée dans le cadre de la fondation Otto Brenner représente à cet égard une synthèse utile[3], même s’il est étonnant qu’elle n’ait été réalisée que par  des psychologues.

            Cette notion de « mur dans les têtes » est également fortement présente dans les manuels scolaires où elle permet d’alimenter la discussion autour des conséquences géographiques, sociales et culturelles de la réunification. Cette notion gagnerait à être abordée conjointement avec le concept de frontières fantômes proposé par Béatrice von Hirschhausen et développé dans le cadre d’un réseau de recherche financé entre 2011 et 2017 par le ministère fédéral allemand de l’Enseignement et de la Recherche (www.phantomgrenzen.eu). Le concept de frontières fantômes a été choisi « par analogie avec les apparitions, hésitant entre corporéité et fantasme, de défunts et de vaisseaux disparus. L’idée de frontières fantômes ([…] dans certains cas de « spatialités fantômes », de « territorialités fantômes » ou de « géographies fantômes ») joue de cette double nature corporelle et fantasmatique ; elle joue aussi d’une métaphore secondaire, celle des douleurs fantômes ressenties dans un membre amputé. Du fantôme, les rémanences spatiales étudiées tiennent le même caractère imprévisible: elles peuvent apparaître sur des cartes à l’occasion d’un rendez-vous électoral, par exemple, mais rester invisibles sur d’autres cartes »[4].

            L’intérêt pédagogique du concept de frontières fantômes est pluriel. Il permet de comprendre la visibilité sélective du phénomène frontalier tout en considérant l’image géographique du « mur dans les têtes » au niveau de l’Europe centrale et non uniquement au niveau allemand. Il peut enfin permettre de jouer avec la complexité de la frontière, complexité qui vient – contrairement à ce que cache l’expression « un mur dans les têtes » – autant du futur que du passé.

L’intérêt pédagogique du concept de frontières fantômes est pluriel. Il permet de comprendre la visibilité sélective du phénomène frontalier tout en considérant l’image géographique du « mur dans les têtes » au niveau de l’Europe centrale et non uniquement au niveau allemand. Il peut enfin permettre de jouer avec la complexité de la frontière, complexité qui vient – contrairement à ce que cache l’expression « un mur dans les têtes » – autant du futur que du passé.

La frontière fantôme, une frontière observable… ou non 

Le projet de recherche sur les frontières fantômes permet en premier lieu de démontrer que « le mur dans les têtes » existe aussi en Pologne, en Ukraine ou en Roumanie, quand bien même ces pays n’ont pas été marqués par la construction d’une frontière interne telle le Mur de Berlin. Lorsque la permanence de la frontière est évoquée dans le discours médiatique ou scientifique, la géographie électorale est souvent convoquée. Dès lors, des cartes portant sur le vote pour le parti Die Linke ou pour le parti AfD sont proposées pour alimenter la réflexion. Les cartes ci-dessous représentent les résultats électoraux par circonscription lors du second vote aux élections législatives allemandes de 2017.


Sur les deux premières cartes, la frontière fantôme entre l’ancienne Allemagne de l’Ouest et l’ancienne Allemagne de l’Est n’est pas observable alors qu’elle l’est sur les figures 3 et 4. En effet, la CDU a remporté le premier vote dans une très grande partie des circonscriptions allemandes sans qu’une différenciation Est-Ouest ne soit perceptible (figure 1). De même, le choix de la CDU au second vote distingue la Bavière mais la distinction Est-Ouest n’est pas observable (figure 2). En revanche, les figures 3 et 4 permettent d’observer ce clivage Est-Ouest. Les votes pour les partis Die Linke et pour l’AfD peuvent être expliqués par une volonté plus forte en ex-Allemagne de l’Est de recourir à des votes dits protestataires. Les causes profondes de ces choix politiques ne sont pas l’objet de cet article. Ce qui est intéressant de remarquer – et de faire remarquer à nos élèves – c’est la relativité de la différenciation Est-Ouest. Ainsi, tel un fantôme qui apparaît par intermittence, la frontière est observable pour certaines considérations mais pas pour d’autres. Le concept de frontière fantôme permet ici, davantage que ne l’autorise la simple notion de « mur dans les têtes », de rendre compte de la pluralité des dynamiques spatiales.

            Ce phénomène n’est cependant pas exclusif à l’Allemagne puisqu’il peut également être observé en Pologne et Roumanie, quand bien même l’héritage du Mur de Berlin et du Rideau de fer ne peut ici être utilisé.

La frontière fantôme : une réalité centre-européenne ?

La frontière fantôme serait ainsi non pas une spécificité allemande liée au Mur de Berlin mais une caractéristique de la Mitteleuropa particulièrement prégnante au niveau des anciennes frontières impériales autrichiennes, russes ou prussiennes.

Comme pour la frontière fantôme entre l’ex-Allemagne de l’Est et l’ex-Allemagne de l’Ouest, ce sont les cartes de géographie électorale qui permettent d’appréhender en Pologne les dynamiques politiques liées aux anciennes frontières impériales. Le second tour des élections présidentielles polonaises de 2015 opposant A. Duda et B. Komorowski fut l’occasion de constater cette rémanence. La carte ci-dessous montre à la fois l’impact spatial quasi-inexistant des frontières nationales polonaises de 1921 à 1939 (en blanc sur la carte) et l’impact spatial prédominant des frontières impériales de la période précédant la création de l’Etat polonais en 1918 (en noir).

Sur les deux premières cartes, la frontière fantôme entre l’ancienne Allemagne de l’Ouest et l’ancienne Allemagne de l’Est n’est pas observable alors qu’elle l’est sur les figures 3 et 4. En effet, la CDU a remporté le premier vote dans une très grande partie des circonscriptions allemandes sans qu’une différenciation Est-Ouest ne soit perceptible (figure 1). De même, le choix de la CDU au second vote distingue la Bavière mais la distinction Est-Ouest n’est pas observable (figure 2). En revanche, les figures 3 et 4 permettent d’observer ce clivage Est-Ouest. Les votes pour les partis Die Linke et pour l’AfD peuvent être expliqués par une volonté plus forte en ex-Allemagne de l’Est de recourir à des votes dits protestataires. Les causes profondes de ces choix politiques ne sont pas l’objet de cet article. Ce qui est intéressant de remarquer – et de faire remarquer à nos élèves – c’est la relativité de la différenciation Est-Ouest. Ainsi, tel un fantôme qui apparaît par intermittence, la frontière est observable pour certaines considérations mais pas pour d’autres. Le concept de frontière fantôme permet ici, davantage que ne l’autorise la simple notion de « mur dans les têtes », de rendre compte de la pluralité des dynamiques spatiales.

            Ce phénomène n’est cependant pas exclusif à l’Allemagne puisqu’il peut également être observé en Pologne et Roumanie, quand bien même l’héritage du Mur de Berlin et du Rideau de fer ne peut ici être utilisé.

La frontière fantôme : une réalité centre-européenne ?

La frontière fantôme serait ainsi non pas une spécificité allemande liée au Mur de Berlin mais une caractéristique de la Mitteleuropa particulièrement prégnante au niveau des anciennes frontières impériales autrichiennes, russes ou prussiennes.

Comme pour la frontière fantôme entre l’ex-Allemagne de l’Est et l’ex-Allemagne de l’Ouest, ce sont les cartes de géographie électorale qui permettent d’appréhender en Pologne les dynamiques politiques liées aux anciennes frontières impériales. Le second tour des élections présidentielles polonaises de 2015 opposant A. Duda et B. Komorowski fut l’occasion de constater cette rémanence. La carte ci-dessous montre à la fois l’impact spatial quasi-inexistant des frontières nationales polonaises de 1921 à 1939 (en blanc sur la carte) et l’impact spatial prédominant des frontières impériales de la période précédant la création de l’Etat polonais en 1918 (en noir).


Le cas des disparités régionales en Pologne montre donc que tout héritage frontalier ne donne pas systématiquement lieu à l’émergence d’une frontière fantôme car les frontières de 1921 n’ont pas d’impact spatial sur la géographie électorale polonaise. Il témoigne aussi de la visibilité intermittente de la frontière fantôme dans la mesure où la discontinuité politique observable ne correspond aucunement aux discontinuités géoéconomiques traditionnellement mises en avant lors de l’analyse des inégalités régionales en Pologne. La figure6 montre que les inégalités régionales en Pologne sont marquées par une opposition – classique au sein de l’Union européenne – entre la région métropolitaine de Varsovie et les régions non métropolitaines. Ainsi, les anciennes frontières impériales ne donnent lieu à aucune discontinuité au niveau économique mais représentent une ligne de fracture majeure au niveau politique.

La frontière fantôme : une frontière qui nous vient du futur ?

Un constat similaire peut être réalisé au sujet des disparités régionales en Roumanie. Béatrice von Hirschhausen a pu démontrer que l’accès aux installations d’eau potable était très inégal entre les régions roumaines[5]. Prenant pour exemple le Banat et l’Olténie, elle dresse le constat d’une similarité dans les équipements domestiques (télévisions, ordinateurs, accès à internet) mais une grande différence dans les investissements destinés à l’eau courante (robinets dans la cuisine, pompes dans les puits).


Ces inégalités résultent à la fois d’un héritage historique mais aussi d’une projection différente vers l’avenir. Les enquêtes menées auprès des populations locales ont révélé des visions différentes des territoires et du progrès. Les villages de la région du Banat, qui a fait partie de l’ancien empire austro-hongrois des Habsbourg, se distinguent certes par leur architecture rappelant l’Europe centrale mais ce sont surtout les représentations territoriales des habitants et leur projection dans l’avenir qui les différencient des villages d’Olténie[6] :

« Dans le Banat, il s’agit de renouer, après l’épisode malheureux de la domination soviétique, avec le « destin géographique » d’une région considérée, par les habitants eux-mêmes, comme intrinsèquement « moderne » et vouée de longue date au développement. La ressemblance architecturale des villes et des villages avec ceux de l’Europe des Habsbourg, le baroque des bâtiments civils et religieux, mais aussi le tissage serré des sociétés urbaines et villageoises, les confortent dans cette vision de l’histoire régionale. Et cette foi partagée guide les choix des habitants, leurs investissements dans l’amélioration de leur habitat, comme d’ailleurs dans la modernisation de leur outillage agricole ou dans la formation professionnelle ou universitaire de leurs enfants. « Si il n’y avait pas eu le communisme, nous serions aujourd’hui au niveau de l’Allemagne », entend-on souvent dire dans ces villages. Ici la foi dans l’avenir est articulée à la confiance en son propre passé. Cette dernière donne l’assurance de pouvoir s’adosser aux solides bâtisses construites par les générations précédentes. On peut « rattraper » le temps perdu en prenant appui sur l’héritage. En Olténie , rien de comparable. Les villageois ne peuvent recourir à la même prophétie et le présent postsocialiste, marqué au sceau d’une brutale désindustrialisation, apparaît trop peu intelligible pour permettre un pronostic optimiste sur l’avenir et pour justifier des stratégies parcimonieuses d’avancée à petits pas, via l’amendement de l’existant. »[7]                    

Cette comparaison entre le Banat et l’Olténie souligne l’ambivalence de la frontière. Cette dernière ne doit pas être uniquement perçue comme un héritage du passé car les diverses représentations des habitants vis-à-vis d’eux-mêmes, de leur avenir, du progrès, engagent des trajectoires différenciées, d’où la formulation provocatrice de B. von Hirschhausen selon lesquelles « les traces du passé nous viennent aussi du futur »[8]. Et cette ambivalence temporelle de la frontière se retrouve dans la métaphore du fantôme :

« on ne sait jamais très bien, en présence d’un fantôme, ce qui procède du défunt (de sa corporéité et de son histoire) ou d’une projection de l’imaginaire de ses témoins oculaires dans l’ordre des vivants. C’est du côté de cette double nature que nous cherchons à tirer la métaphore afin de penser des dynamiques à l’œuvre particulièrement ambivalentes »[9].

Le concept de frontière fantôme permet donc d’envisager une approche pédagogique à la fois originale et rassurante. Originale car la dimension conceptuelle des frontières fantômes vient utilement renouveler l’image des frontières mentales qui semble épuisée et qui semble avoir perdu de sa capacité réflexive. Rassurante car l’approche pédagogique mobilisant des documents connus des élèves (cartes de géographie électorale, analyse de témoignages des habitants) permet d’inscrire le concept des frontières fantômes – ambitieux sur le plan théorique – dans la continuité de leurs apprentissages.



[1] https://www.bz-berlin.de/deutschland/72-prozent-der-ostdeutschen-sehen-noch-immer-eine-mauer-in-den-koepfen, https://regierungsforschung.de/30-jahre-mauerfall-30-jahre-mauer-in-den-koepfen

[2] https://www.spiegel.de/politik/deutschland/ost-und-westdeutsche-sind-sich-immer-weniger-fremd-a-15334a23-7801-4040-931f-609e963ec1fd.

[3] https://www.otto-brenner-stiftung.de/fileadmin/user_data/stiftung/02_Wissenschaftsportal/03_Publikationen/AP42_Einheitsmentalitaet.pdf.
[4] Hirschhausen B. von, 2017/2, « Leçon des frontières fantômes : les traces du passé nous viennent (aussi) du futur », L’espace géographique, n°46, pp.97-105. En ligne : https://www.cairn.info/revue-espace-geographique-2017-2-page-97.htm.

[5] Hirschhausen B. von, 2015, « Phantomgrenzen zwischen Erfahrungsraum und Erwartungshorizont. Konzeptionelle Reflexionen an einem empirischen Beispiel ». In Hirchhausen B. von, Grandits H., Kraft C., Müller D., Serrier T. (dir.), Phantomgrenzen. Räume und Akteure in der Zeit neu denken. Göttingen : Wallstein Verlag, p. 84-106.

[6] L’Olténie est une région historique de Valachie, qui, avec la Moldavie, forma au XIXème siècle la Roumanie.


[7] Hirschhausen B. von, 2017/2, « De l’intérêt heuristique du concept de « fantôme géographique » pour penser les régionalisations culturelles », L’espace géographique, n°46, p. 106-125. En ligne : https://www.cairn.info/revue-espace-geographique-2017-2-page-106.htm.

[8] Hirschhausen B. von, 2017/2, « Leçon des frontières fantômes… », article cité. En ligne :  https://www.cairn.info/revue-espace-geographique-2017-2-page-97.htm.

[9] Hirschhausen B. von, 2017/2, « De l’intérêt heuristique du concept de « fantôme géographique », article cité. En ligne : https://www.cairn.info/revue-espace-geographique-2017-2-page-106.htm

 

Street Art an der Berliner Mauer – Schüler im Dialog mit Thierry Noir

von Alexander Schröer, Koordinator des Bilingualen Zuges und des Abibac am Otto Schott-Gymnasium Mainz und teilabgeordnete Lehrkraft am Ministerium für Bildung des Landes Rheinland-Pfalz

Dokus, virtuelle Begegnungen, Internetrecherchen: in diesen wirren Corona-Zeiten merken wir schmerzhaft, wie bereichernd persönliche Begegnungen sind. Der Bericht über eine Veranstaltung im Institut français im letzten Jahr zeigt dies und lädt ein, auch jüngeren Schülern Verantwortung und Vertrauen in ihr Können zu schenken.

Die Leiterin des Institut français in Mainz, Aline Oswald, lud uns ein, einen öffentlichen Abend mit Thierry Noir zu gestalten. Er ist Franzose, seit den 80er Jahren in Berlin lebend und von da an fing er an, die Mauer bemalen. Im letzten November kam er dann nach Mainz ins Institut français, um in einem Gespräch an seinem Leben und seinem Werk teilhaben zu lassen.

Seine emblematischen Köpfe haben über die Jahrzehnte nichts von ihrer Frische verloren und so verwundert es nicht, dass sich in der damaligen 9a (la classe de 3ème de la section bilingue) spontan etliche Schülerinnen und Schüler meldeten, sich außerhalb des Unterrichts mit seiner Kunst zu beschäftigen und dann, gut vorbereitet, an dem Gespräch im Institut français (an einem Samstagabend!) teilzunehmen – und das vor großem Publikum. Max Jakob, Mathis Knop, Nils Kohlmeyer, Jakob Reinhardt, Vincent Serre und Alexander Steinbach hatten zusammen die Veranstaltung vorbereitet, an der Gesprächsrunde nahmen dann „auf der Bühne“ Alexander und Vincent teil.

Fig.2 (© Institut français de Mayence)


Das Publikum erfuhr viel über die subversiven künstlerischen Aktionen, über das Leben „vor“ der Mauer und auch über die Veränderungen nach dem Mauerfall. Die beiden Mitdiskutierenden meisterten ihre Aufgabe mit Bravour. Kunst verbindet die Generationen, sie wandelt sich und hat doch Bestand. Zum Abschied und als Dank erhielten alle Beteiligten eine Zeichnung von Thierry Noir.

Die Erfahrungen der Schüler

Die Schüler sagten im Nachhinein, dass es viel spannender war, einen Künstler „live“ kennenzulernen und so viel unmittelbarer das, was man aus Büchern, Webseiten und Videos erfahren hat, zu erleben. Dass Kunst nicht ein Mittel der Politik ist, wurde klar, als Thierry Noir erklärte, dass ihn die Mauer vor allem ästhetisch zu seiner Kunst gebracht habe, weniger politisch. Exemplarisch hier die Eindrücke von Alexander Steinbach:

„J’ai tellement appris de la soirée et de sa préparation. Trouver les questions et de faire des recherches, jusqu’à l’entretien avec M. Noir. C’était une expérience que je n’oublierai jamais. J’ai toujours aimé parler en public et avoir l’opportunité de le faire à un tel niveau était incroyable. Je me souviens encore des questions et des nerfs que je ressentais avant la soirée, c’était génial. »

Fig. 3 (© Institut français de Mayence)

Wir danken Aline Oswald und dem Institut français für die schöne Idee und die entspannte Kooperation und hoffen, dass wir bald wieder solche Abende gestalten können.

Lorsque l’histoire franco-allemande éclaire l’« unité allemande »

par Sebastian Jung, enseignant d’histoire-géographie en section Abibac au lycée Albert Schweitzer du Raincy

La puissance de la langue réside dans la force des mots. Une approche franco-allemande permet d’en saisir la portée : du « signifiant » au « signifié » en passant par une « Begriffsgeschichte », les mots – « ce que parler veut dire » – sont un témoignage de leur époque. Ils sont description et allusion, vision programmatique ou porteurs d’un passé que l’on souhaite révolu. Indispensables accompagnateurs pour qui souhaite saisir le temps, ils sont autant de pièges au contemplateur. Parce que les mots subissent la violence de la dictée autant qu’ils ne dictent. C’est la raison pour laquelle les mots / die Wörter – et leur déclinaison conceptuelle (notion/concept/Begriffe/Konzepte) – sont au cœur des débats politiques et la cible des régimes à vocation totalitaire.
Le moment situé autour du 3 octobre 1990, constituant une nouvelle Allemagne, n’en est pas là. Pourtant les mots qui décrivent une réalité historique fêtée 30 ans plus tard – avec beaucoup moins de faste que le 9 novembre de l’année d’avant – méritent d’être interrogés. De quoi le 9 novembre 1989 était-il le signifié ? D’une simple « chute du mur » comme on le résume dans les manuels scolaires français – reprenant un leitmotiv allemand du « Fall der Mauer » ? En d’autres termes d’un moment soudain, brusque, insoupçonné, dont l’acteur serait un mur en lui-même (pourtant régulièrement rénové, amélioré, optimisé au cours des années 1980) ? Ou cette date ne serait-elle qu’une étape d’une révolution pacifique (« friedliche Revolution ») dont les bornes chronologiques se situent en amont au plus tard durant l’été 1989 et dont les espérances des acteurs en jeu, furent dans un temps difficilement saisissable, déçues ? Ouvrir cette brèche, c’est s’interroger sur cette fête nationale du 3 octobre, qui célèbre la « deutsche Einheit » (l’unité allemande), alors qu’en France le terme consacré est celui de la « réunification allemande » (« deutsche Wiedervereinigung »), que l’on trouve encore – mais de moins en moins – dans la littérature scientifique ou journalistique allemande.
En France le mot « réunification » désigne tant dans les manuels scolaires que dans les discours officiels, voire dans la littérature scientifique, la création d’une Allemagne nouvelle en 1990. Cette désignation est erronée. Jamais dans l’histoire un territoire allemand tel que défini dans le traité de Moscou du 12. Septembre 1990 (et qualifié de « traité 4 + 2 » en français et de « 2 + 4 Vertrag » en Allemagne» – on observera l’ordre des chiffres….) n’avait existé. Jamais une Allemagne se revendiquant « unifiée » n’avait été définie par une telle constitution démocratique (issue du Grundgesetz de mai 1949). Ni sur le fond, ni sur la forme l’Allemagne de 1990 ne fut une « réunification ». L’interprétation française s’explique : la « Wiedervereinigung », voilà les termes qu’employait le chancelier de la RFA Helmut Kohl en ce moment 1989-1990. Mais ces mots doivent être lus à l’instar des « blühende Landschaften » (ces « paysages florissants ») comme éléments de langage, auxquels des régimes non démocratiques (dont stalinien) auraient pu souscrire.
Pour éviter ce biais, le droit et la mémoire officielle allemande ont préféré le terme de « deutsche Einheit » – l’unité allemande. Le terme efface le passé, inscrit le présent dans le futur, dans un état de fait, qui implique et une reconnaissance des frontières et celle d’une loi fondamentale devenant constitution. De cette unité, l’historien du présent peine pourtant à voir les contours. Car l’unité fut une reprise en main (« Übernahme ») de l’Ouest sur l’Est. Une reprise en main symbolique, économique, financière, sociale et politique. Trente ans plus tard les signes d’une unité semblent lentement se dessiner avec des fractures Ouest-Est qui restent ouvertes. Elles sont aujourd’hui économiquement et démographiquement moins béantes, mais elles se lisent dans l’expression politique, y compris au sein du parti d’extrême droite AfD. Autrement dit : l’unité se situe davantage dans le présent que dans le passé.
Si en 1990 il n’y eut ni réunification, ni unité, c’est parce que l’Allemagne se situe dans un processus. Celui d’une unification. Une unification qui dure, prend son temps, ouvre le champ des possibles. Mais ce terme est pris, tant en français qu’en allemand : « l’unification allemande » comme « deutsche Einigung » renvoient à la création de l’Etat-nation allemand sous forme d’empire à partir de 1871.
Revenons-en à la langue : le plus proche du réel et du signifié est celui du processus : -tion en français, -ung en allemand. S’il faut décrire un processus long à partir de 1990 qui ne s’appuie pas sur le passé, il faut ajouter le terme de « nouveau », « neu ». Dès lors le moment du 3 octobre 1990 correspondrait à une « nouvelle unification allemande » ; « eine deutsche Neueinigung ».
Mais la nouveauté porte en elle promesses et finalités que le regard historique cherche à éviter. Reste alors à énumérer pour rester au plus près des réalités passées et des possibles futurs : la deuxième unité allemande – die zweite deutsche Einigung. Ou plus simplement un préfixe supplémentaire à « Einigung », que la langue française ne saurait traduire, parce qu’elle dit du processus le volontarisme et la contrainte : « Vereinigung ».

Pour aller plus loin :
KOSELLECK, Begriffsgeschichten, Studien zur Semantik und Pragmatik der politischen und sozialen Sprache, Frankfurt a/M, Suhrkamp, 2006.
Ilko-Sascha KOWALCZUK, Die Übernahme. Wie Ostdeutschland Teil der Bundesrepublik wurde, Munich, C. H. Beck, 2019.
Nicolas OFFENSTADT, Le pays disparu : sur les traces de la RDA, Paris, Gallimard, 2019 [version poche].
Heinrich August WINKLER, Geschichte des Westens. Vom Kalten Krieg zum Mauerfall, Munich, C.H. Beck, 2014 [pour une lecture par la « Wiedervereinigung »]
Edgar WOLFRAM, « Le mur », in Etienne FRANCOIS et Hagen SCHULZE, Mémoires allemandes, Paris Gallimard, 2001 [2007 pour la trad. frçse], p. 655-675.